L'Habitation St-Ybars

Alfred Mercier 

Première Partie

Chapitre 6 - Chapitre 7 - Chapitre 8 - Chapitre 9 - Chapitre 10 - Chapitre 11


Chapitre VI

Mamrie.

     Mamrie était la femme de chambre de Mme Saint-Ybars; elle remplissait aussi les fonctions de surintendante. Aux heures des repas, elle se tenait à la cuisine et présidait à l’expédition des mets. C’était un vrai type de négresse créole. Elle était née de parents nés eux-mêmes sur l’habitation Saint-Ybars. Son grand-père et sa grand-mère, importés du pays des Bambaras, vivaient encore; ils prétendaient avoir été roi et reine en Afrique; comme preuve de leur dire, ils montraient le tatouage de leur figure. 
     Mamrie avait la peau extrêmement fine et d’un noir brillant, des cheveux touffus, doux au toucher, de grands yeux mourants et pleins de bonté. Mais on ne la connaissait qu’à demi, tant qu’on ne l’avait pas vue rire, et que l’on n’avait pas entendu le son de sa voix. Elle était d’une gaîté communicative; son parler avait des modulations qui vous allaient au cœur, tant elles révélaient une nature affectueuse et facile à émouvoir. Elle avait vingt-six ans. À treize ans elle était déjà mère. Son enfant avait quatre mois, lorsque Mme Saint-Ybars mit au monde Démon et Chant-d’Oisel. Huit jours après la naissance des jumeaux, une maladie malheureusement commune dans ce pays, le tétanos, emportait l’enfant de Mamrie. Elle en eut un chagrin si profond que sa constitution en fut ébranlée: on la vit dépérir rapidement, à tel point que l’on commença à craindre pour sa poitrine. 
     Un enchaînement de circonstances imprévues, vint conjurer le danger dont Mamrie était menacée. 
     Il y avait une semaine que Mme Saint-Ybars allaitait ses nouveau-nés, lorsqu’elle eut plusieurs frissons, à la suite desquels elle éprouva des douleurs aiguës aux deux seins. Une nuit, malgré tout son courage, elle ne put supporter l’atroce torture qu’elle éprouvait toutes les fois qu’elle voulait apaiser la soif des enfants. Mamrie couchait dans une chambre voisine de celle de sa maîtresse; l’entendant se plaindre, elle se leva, prit les jumeaux, et s’assit dans une berceuse pour les dodiner. Elle finit par s’assoupir. Le laisser-aller du sommeil lui fit prendre une attitude si penchée, que l’extrémité de son sein droit se trouva en contact avec les lèvres du petit garçon. Mamrie rêvait; elle se voyait dans le jardin, assise au pied d’un arbre: son enfant n’était pas mort, et elle goûtait cette sainte et douce sensation qu’éprouve une mère qui allaite son enfant. Elle en ressentit une joie si vive qu’elle se réveilla. Quel ne fut pas son étonnement en voyant, à la lueur de la veilleuse, une petite bouche rosée fortement appliquée à sa poitrine! La petite fille s’étant mise à crier, elle lui donna l’autre sein qui ne fut pas refusé. 
     Mme Saint-Ybars était la marraine de Mamrie. 
     La jeune esclave appela sa maîtresse, et lui dit: 
     "Hé! nénaine, ga: vous piti apé tété moin. 
     "Tu as donc encore du lait! demanda Mme Saint-Ybars. 
     "Fo croi mo gagnin ancor ain ti goutte. Mo réponne yapé tiré for. 
     "Pour sûr tu en as, Mamrie, puisque les enfants ne crient plus." 
     Les jumeaux satisfaits s’endormirent dans les bras de la jeune négresse, qui elle-même s’abandonna au sommeil. 
     Mme Saint-Ybars, atteinte d’abcès multiples, dut renoncer au bonheur d’allaiter ses jumeaux. Mamrie la remplaça. Le lait de l’esclave revint en abondance: on vit renaître sa santé et sa gaîté. Elle s’attacha à ses nourrissons; elle les aima comme s’ils eussent été ses propres enfants. Cependant on remarqua, dès le commencement, qu’elle avait une préférence pour le petit garçon. 
     Mamrie avait toujours été une des domestiques les plus gâtées par Mme Saint-Ybars; alors, elle le fut plus que jamais; elle fit, pour ainsi dire, partie intégrante de la famille, à tel point qu’en parlant des jumeaux on s’habitua à dire les enfants de Mamrie. Mme Saint-Ybars elle-même lui disait, le matin: "Tes enfants ont-ils passé une bonne nuit?" 
     Le nom primitif de cette jeune femme était Marie. Quand les jumeaux commencèrent à parler, on voulut leur apprendre à l’appeler maman Marie; mais l’un et l’autre, comme par un accord tacite, transformèrent maman Marie en Mamrie, et ce nom resta à leur nourrice. 
     À mesure que les jumeaux grandirent, on vit s’accentuer davantage la préférence de Mamrie pour Démon. Loin d’en être jalouse, Chant-d’Oisel trouvait naturel qu’il en fût ainsi; son frère étant l’être qu’elle aimait le plus au monde, elle pensait qu’il était juste qu’il occupât la première place dans le cœur de leur nourrice. 
     De jour où Mamrie avait commencé à aimer Démon, une révolution extraordinaire s’était opérée en elle; les hommes lui étaient devenus complètement indifférents. Jolie, bien faite, d’un caractère charmant, elle avait plu, dès l’âge de douze ans, à l’un de ces modestes habitants que l’on appelle petits blancs. C’était un Alsacien: sobre, laborieux, économe, sûr d’arriver à une honnête fortune, ne dépendant de personne, doué d’ailleurs d’un caractère ferme, il n’avait pas fait un mystère de son affection pour Mamrie. Comme il était bon et très doux, elle avait répondu à son attachement. Quand elle devint mère, il se présenta chez Saint-Ybars et lui offrit de l’acheter, elle et son enfant, son intention étant de les faire libres. Mamrie était une esclave de choix, elle devait coûter cher; le petit blanc s’était attendu au prix élevé qu’on en demanda; il fixa lui-même la date à laquelle il apporterait la somme convenue. Sur ces entrefaites, Démon et Chant-d’Oisel naquirent, et l’enfant de Mamrie mourut. Le petit blanc n’en persista pas moins dans son intention d’acheter la jeune esclave, pour en faire sa compagne. Mais les idées de Mamrie avaient changé; elle lui déclara que pour rien au monde elle ne se séparerait de ses nourrissons, et que jamais elle n’aurait d’autre enfant. L’Alsacien employa tous les arguments que pouvaient lui suggérer son esprit et son cœur, pour la faire revenir sur sa résolution: mais il n’y réussit pas. Pendant les dix années qui s’écoulèrent entre la naissance des jumeaux et l’arrivée de Pélasge sur l’habitation, d’autres hommes firent des avances à Mamrie; elle les repoussa toutes, sans rudesse mais sans hésitation. Elle aurait cru commettre une sorte de sacrilège, si elle eût détourné, au profit d’un autre, une parcelle de l’amour qu’elle avait voué à ses nourrissons, surtout à ce cher petit Démon dont elle était plus fière que Mme Saint-Ybars elle-même. Tout son être pensant et aimant finit par se concentrer exclusivement sur lui; il devint sa vie, le but de toutes ses préoccupations, l’objectif de toutes ses espérances; le jour, elle n’avait d’autre bonheur que de le voir, de suivre ses mouvements, de l’entendre parler, de le caresser, de le gâter de mille manières; dans son sommeil, si elle rêvait, il était toujours pour quelque chose dans ses songes. Elle s’intéressait plus que personne à ses études; elle conservait précieusement, dans une armoire, ses habits et son linge à mesure qu’ils devenaient trop petits, ainsi que les jouets de sa première enfance et le livre dans lequel il avait appris à lire. 
     Au contact de Mme Saint-Ybars et de ses filles, l’intelligence de Mamrie avait pris un développement remarquable. Quoiqu’elle se servit du patois créole, en s’adressant à sa marraine et aux enfants, elle parlait très bien le français; elle savait lire et écrire. Comme elle avait la voix juste et d’un timbre touchant, Mlle Nogolka, à ses heures perdues, lui avait appris à chanter au piano. Elle retenait les airs avec une facilité que les demoiselles Saint-Ybars lui enviaient; quand elles avaient de la peine à rendre quelque phrase de grand opéra, elle leur donnait la note comme en se jouant. 
     Chez Saint-Ybars, comme chez tant d’autres possesseurs d’esclaves, on commettait une singulière inconséquence. On lisait, en présence des domestiques, des ouvrages dans lesquels il est souvent question des droits de l’homme; on laissait traîner ça et là un volume de Voltaire ou de Rousseau, un roman d’Eugène Sue, un poème de Lamartine ou de Victor Hugo, les chansons de Béranger, la Némésis de Barthélemy, et tant d’autres œuvres propres à éveiller le sentiment de la liberté chez ces êtres à qui un abus de la force matérielle, transformé en loi, avait ôté l’autonomie de leur personne. 
     Mamrie savait, aussi bien que personne, à quoi s’en tenir au sujet de l’esclavage; mais elle se trouvait heureuse chez ses maîtres. Cette vieille famille honnête et respectée des Saint-Ybars, elle la considérait comme sienne; cette maison où elle était née, elle y était attachée comme l’oiseau à l’arbre où est son nid: pour elle sa marraine était une seconde mère qu’elle aimait autant que sa vraie mère; enfin là, sur cette habitation dont les limites étaient pour elle celles du monde, vivait et croissait l’enfant qui était tout pour elle. Absorbée dans son amour pour lui, elle ne songeait jamais aux vicissitudes de la vie; elle ne se demandait jamais, si, par suite d’un de ces bouleversements comme la mort en produit dans les familles, elle n’était pas exposée à passer, au moment où elle s’y attendrait le moins, dans des mains qui lui feraient sentir les chaînes de la servitude. Non, Mamrie ne songeait à rien de semblable; elle s’abandonnait sans restriction, passionnément, aveuglément, à son amour pour Démon, et elle se fiait naïvement au cours de la vie. 
     Si Mamrie savait aimer, elle savait haïr aussi. Elle exécrait Mlle Pulchérie et M. Héhé. Elle se taisait sur le compte de la vieille demoiselle, parce que celle-ci tenait par le sang à la famille, et que tout ce qui était Saint-Ybars était sacré pour Mamrie; mais quant à M. Héhé, à qui elle ne pardonnait pas d’avoir une piètre opinion de l’intelligence de Démon, elle faisait ressortir ses ridicules avec une malice qui amusait beaucoup ses maîtres. Elle disait souvent qu’il y avait plus d’esprit dans le petit doigt de Démon que dans toute la grosse personne de M. Héhé; et que, de même qu’il n’y a pas d’animal plus bête que l’araignée ôtée de sa toile, il n’y avait pas d’homme plus sot que M. Héhé en dehors de son grec et de son latin. 
     L’affection de Mamrie pour Démon l’avait graduellement revêtue d’un prestige qui la rendait, en quelque sorte, sacrée aux yeux de tout le personnel de l’habitation; non seulement on respectait sa personne, mais on n’eût pas plus osé dire un mot inconvenant devant elle qu’en présence des filles de Saint-Ybars. Ses jeunes maîtresses se plaisaient à vêtir; elles choisissaient, dans leur garde-robe, ce qui pouvait lui aller le mieux; elles partageaient leurs rubans avec elle, et on voyait au cou et aux oreilles de la bonne négresse des bijoux qui avaient paré les filles de Saint-Ybars. 
     Quand Démon commettait quelque faute, on s’en plaignait à Mamrie; être grondé par elle, était la punition qu’il redoutait le plus. Jamais châtiment corporel n’avait été infligé à Démon; en le frappant, on eût cru frapper Mamrie. D’ailleurs, un côté de la nature africaine était resté à l’état sauvage chez Mamrie; on ne l’avait jamais vue qu’une fois en colère, mais on en avait été effrayé: le souvenir de sa fureur était vivant dans tous les esprits, et personne, pas même les parents de Démon, n’eût osé le frapper en présence de sa nourrice. 
     Quand Démon entra dans la cuisine avec sa cage, Mamrie l’accueillit comme si elle ne l’avait pas vu depuis une semaine. Après s’être rassasiée du plaisir de le caresser, elle lui dit en lui montrant un banc: 
     "Asteur assite là é conté moin coman to fé pou trapé pap laïé." 
     Démon ne se fit pas prier; il raconta son expédition dans tous ses détails. Il s’exprimait avec une animation qui faisait le bonheur de Mamrie. Accroupie en face de lui, le sourire sur les lèvres, elle suivait, avec une admiration croissante, toutes les phases de son récit. Sa figure, mobile et expressive, reflétait tout ce qui se passait sur celle du petit garçon, comme s’il eût parlé devant un miroir. 
     Démon termina son épopée, en accompagnant sa parole de grands gestes qui épouvantèrent les oiseaux; le mâle renouvela ses efforts pour passer à travers les barreaux de sa prison; sa tête était en sang. Démon le repoussa à l’intérieur, en disant avec impatience: 
     "Resté don tranquil, bête! 
     "To bon toi, lui dit Mamrie; to oté li so laliberté é to oulé li contan. Mo sré voudré oua ça to sré di, si yé té mété toi dan ain lacage comme ça. 
     "Mété moin dan ain lacage! s’écria Démon sur le ton de la fierté indignée; mo sré cacé tou, mo sré sorti é mo sré vengé moin sur moune laïé ki té emprisonnin moin. 
     "Ah! ouëtte, tou ça cé bon pou la parol, répliqua Mamrie; si yé té mété toi dan ain bon lacage avé bon baro en fer, to sré pa cacé arien; to sré mété toi en san, épi comme to sré oua ça pa servi ain brin, to sré courbé to laéte é to sré resté tranquil comme pap là va fé dan eune ou deu jou. 
     "Non! repartit Démon, mo sré laissé moin mouri de faim. 
     "Ça cé ain bel réponse, dit Mamrie; to fier même! to pa ain Saint-Ybars pou arien." 
     Le malheureux pape, brisé de fatigue était affaissé sur ses pattes; sa poitrine se gonflait douloureusement; ses yeux noirs étincelaient de colère. Sa femelle, réfugiée dans un coin, faisait entendre de petits cris plaintifs. Après un moment de silence, Démon dit: 
     "Mamrie, ga comme fumel là triste." 
     "Cé pa étonnan, répondit la bonne négresse, lapé pensé à so piti! yé faim, yapé pélé yé moman; mé moman va pli vini; cé lachouette ou kèke serpen ka vini é ka mangé yé." 
     Démon devint pensif. Tandis que sa nourrice voyait à une chose ou à une autre, il contemplait ses prisonniers. Il se leva, et sortit sans rien dire. Au bout de quelques minutes, Mamrie le vit rentrer; son trébuchet était vide. 
     "Eben!" dit-elle d’un air étonné, "coté to zozos?" 
     Une fausse honte empêcha Démon de dire ce qui en était; il répondit d’une voix mal assurée: 
     "Yé chapé. 
     "Yé chapé? reprit Mamrie en secouant la tête, to menti! mo parié to rende yé la liberté. 
     "Eben! cé vrai, avoua Démon, cé vou faute; ça vou di moin su fumel là é so piti té fé moin la peine." 
     Les yeux de Mamrie se remplirent de larmes; elle tendit les bras à Démon, en lui montrant toutes ses dents et en disant: 
     "Vini icite, céléra! vini mo mangé toi tou cru." 
     Elle le dévora de caresses, et se tournant vers la cuisinière et quelques femmes de service: 
     "Ça cé mo tresor, dit-elle, ça cé kichoge ki vo plice pacé tou dilor dan moune. 
     "Vou rézon, Mamrie, remarqua la cuisinière, can michié Démon va gran, la fé ain bon maite pou nouzotte. 
     "Cé bon tou ça, dit Mamrie à Démon, mé to faim, vini mangé." 
     Elle le fit dîner. Il mangea peu; son sacrifice lui avait coûté un certain effort, et il avait le cœur encore un peu gros. Après qu’il eut fini, Mamrie le fit monter dans sa chambre; elle l’aida à faire sa toilette, et quand elle eut donné le dernier coup de peigne à ses cheveux, elle dit en l’admirant: 
     "Asteur to propre é bel comme ain rayon soleil; couri en bas coté to nouvo maite d’école." 
     Le dessert touchait à sa fin, quand Démon entra dans la salle à manger. Saint-Ybars ne voulant pas le gronder, au début de ses rapports avec son nouveau précepteur, donna l’ordre à un domestique de lui servir son dîner. 
     "Ce n’est pas la peine, dit Démon, Mamrie m’a fait manger." 
     On lui offrit du dessert; il refusa, et alla s’asseoir à côté de Pélasge, ce qui étonna toutes les personnes présentes; car, comme l’avait fait observer Chant-d’Oisel, son habitude n’était pas de rester à table quand sa faim était satisfaite. Mlle Pulchérie en fut piquée; M. Héhé rougit. 
     Dans le silence et le repos, la figure de Démon prit une expression de mélancolie pensive qui attira l’attention de Pélasge: il se demanda si c’était un simple effet de tempérament, ou l’indice d’un état douloureux de l’âme. Il savait, par expérience, que l’on peut déjà à treize ans nourrir un chagrin sérieux. Il devait découvrir, après quelques semaines de séjour sur l’habitation, la cause qui répandait cette teinte de tristesse sur les traits de son élève. Il vaut mieux qu’on la connaisse dès à présent; nous la dirons en quelques mots. 
     Saint-Ybars avait cessé d’aimer sa femme; elle s’en était aperçue depuis longtemps. Elle ne lui en avait jamais fait de reproches; elle ne s’en était plainte à personne. Comme tout chez Saint-Ybars tournait en passion, son indifférence conjugale n’avait pas tardé à se transformer en antipathie; puis, l’antipathie s’était changée en une aversion que trahissaient des paroles acerbes, ou des railleries qui rendaient Mme Saint-Ybars ridicule et diminuaient le respect des domestiques pour elle. Quelquefois, sous le prétexte le plus futile, la colère de Saint-Ybars contre la malheureuse femme éclatait avec la soudaineté et le fracas de la foudre. Alors, tout tremblait autour de lui; personne n’eût osé lui faire la moindre observation. Vieumaite lui-même s’abstenait d’intervenir; considérant l’irascibilité de son fils comme un mal irrémédiable, il en avait pris son parti; dès qu’il soupçonnait l’approche d’un orage, il s’éloignait et allait retrouver la paix parmi ses livres. 
     De tous les enfants de Mme Saint-Ybars, Démon était celui qui aimait le plus sa mère, quoique peut-être il aimât davantage Mamrie. La conduite de Saint-Ybars envers sa femme était pour l’enfant une source de douleurs cachées et de réflexions au-dessus de son âge. Quand il voyait un esclave, enhardi par l’exemple du maître, manquer de respect à sa mère, il lui prenait envie de le poignarder. Mais il avait honte pour son père; il feignait de ne pas voir ses mauvais traitements; il dévorait sa peine solitairement, il la taisait même à Mamrie. Pélasge seul devait deviner le secret qui entravait, dans cette jeune âme, le développement des facultés heureuses et riantes. 
     N’anticipons pas davantage sur l’avenir; revenons à ce repas à la fin duquel Pélasge remarquait, non sans quelque surprise, l’expression mélancolique de son élève. 

Chapitre VII

Man Sophie et ses deux petites filles.

     On se leva de table pour prendre le café sur la galerie du premier étage, où passait une fraîche brise venant du fleuve, et pour fumer d’excellents cigares de la Havane.
     Pélasge n’aimait pas à rester en repos après ses repas; il proposa à Démon de faire ensemble une promenade.
     Après avoir visité le jardin, dont l’étendue et la beauté rappelèrent au jeune professeur les villas princières de l’Italie, ils se dirigèrent vers la savane. Les dernières lueurs du soleil couchant empourpraient la campagne; les cannes à sucre déjà parvenues à la hauteur du genou, frissonnaient au souffle croissant de la brise et répercutaient, dans tous les sens, les lueurs mourantes du jour. Les nègres revenaient du travail, les uns à pied et par groupes, les autres dans des chariots attelés de quatre mulets. Ils étaient contents; la semaine finissait, et ils jouissaient en imagination de leurs plaisirs du dimanche. Les chants des femmes, les éclats de rire des hommes, arrivèrent adoucis par la distance jusqu’aux oreilles de Pélasge et de Démon. Ils venaient d’entrer dans un sentier qui traversait un champ de cannes, lorsqu’une forme humaine s’estompa sur le fond rouge de l’horizon; comme elle grandissait et se dessinait plus nettement à mesure qu’elle avançait et que les deux promeneurs allaient à sa rencontre, Pélasge reconnut bientôt que c’était une négresse qui portait de chaque côté, entre son bras ployé et sa poitrine, quelque chose ressemblant à un petit enfant. Quand lui et Démon ne furent plus qu’à une vingtaine de pas de la négresse, elle s’arrêta; sa figure exprimait l’inquiétude. Pélasge put distinguer alors les objets qu’elle portait dans ses bras; c’étaient deux grosses poupées.
     "C’est man Sophie, dit Démon; elle est folle, Monsieur, mais pas méchante. Elle croit que ces poupées sont ses filles; elle a donné un nom à chacune."
     S’adressant à la négresse et élevant la voix:
     "Man Sophie, dit-il, pa peur; michié là pa lé fé vou di mal."
     La négresse s’approcha avec confiance.
     "Faites-la parler un peu, dit Pélasge, pour me donner le temps de la bien voir.
     "Oui, Monsieur, répondit Démon, et regardant la folle:
     "Man Sophie, demanda-t-il, vou piti filles bien!
     "Merci bon dgié, michié Démon, répondit la négresse, jordi yé bien; mé lote lanouitte yé té empéché moin droumi; Emma té toucé tou plin, é Caroline té gagnin colic ki té fé li soufri martir.
     "Coté vapé couri comme ça, Man Sophie? 
     Mapé couri coté vieu madame é coté vou seurs; mo besoin zétoffe neuve pou abillé mo piti filles. Fo oucitte mo maitresses donne moin ruban, cofair mo oulé fé Emma é Caroline bel tou plin dimin, sitan bel tou moune a admiré yé. Dimin, vou connin, cé ain gran jou, cé jou niversaire vou nessance é kenne mamzel Chant-d’Oisel; fo mo fé vou honair, à vou é à vou jumel.
     "Anon, bon voyage, man Sophie, bonne santé pou vou é vou piti.
     "Merci, michié Démon; bon dgié béni vou."
     La folle s’en alla en dodinant ses poupées, et en chantant la vieille romance de Saint-Domingue:
 

     "Lisett’ to kité la plaine,
     "Mo perdi bonhair à moué;
     "Ziés à moué semblé fontaine,
     "Dépi mo pa miré toué.
     "Jour là can mo coupé canne.
     "Mo chongé zamour à moué;
     "Lanouitt’ can mo dan cabane,
     "Dan droumi mo tchombo toué."

     Démon mit en français son dialogue avec Sophie, ainsi que le couplet chanté par elle. Il y eut un silence; Pélasge se parlait intérieurement.
     "Cette femme, se disait-il, vit tout éveillée d’un rêve; dans ce rêve tantôt elle est heureuse, tantôt elle souffre. Et nous tous, qui possédons notre raison, ne vivons-nous pas aussi d’un rêve? Quand l’homme, arrivé au terme de sa carrière, se retourne et regarde dans son passé, que sont devenus ses désirs, ses amours, ses espérances, ses désespoirs, ses ambitions, ses haines? tout s’est évanoui comme les images fugitives qui traversent le sommeil. Oh! oui vraiment, la vie est un rêve; ne lui donnons pas plus d’importance qu’elle n’en mérite."

Chapitre VIII

Le Camp.

     Il faisait nuit quand Pélasge et son jeune guide arrivèrent au camp. C’était une de ces belles nuits transparentes et douces, où le ciel de la Louisiane rivalise de splendeur avec celui de l’Égypte ou de l’Arabie. La voûte étoilée s’ouvrait comme un immense livre écrit en lettres d’argent, de pourpre, de topaze et de saphir. Pélasge, comme en se jouant, donna à son élève une idée des divisions du ciel et de ses mouvements; il lui apprit à reconnaître plusieurs grandes constellations.
     Les nègres avaient allumé des feux devant leurs cabanes, les uns pour cuire leur souper, les autres pour chasser les moustiques. Pélasge et Démon suivirent cette ongue file de flammes ondoyantes et crépitantes. Les négrillons en chemise s’amusaient à sauter par-dessus ces feux. Partout on saluait respectueusement les deux visiteurs. Démon, fier de son nouvel instituteur, le présentait aux esclaves en appelant chaque chef de famille par son nom; plus d’un parmi eux sut tourner avec esprit un compliment à l’adresse du maître et de élève.
     Arrivés à l’extrémité du camp, les deux compagnons aperçurent un petit feu éloigné des autres; ils entendirent les sons d’un instrument de musique que Pélasge ne connaissait pas.
     "C’est le vieil Ima, dit Démon, qui joue du banza devant sa cabane.
     "Qui nommez-vous ainsi? demanda Pélasge.
     "C’est un vieux nègre d’Afrique, répondit Démon, le premier esclave que mon grand-père ait acheté. Il ne travaille plus depuis longtemps; il a sa ration comme les autres, et une cabane pour lui seul. Le jour, il fait de gros balais en latanier, comme vous en avez peut-être vu au marché à la Nouvelle-Orléans; il les vend aux bateaux à vapeur qui descendent le fleuve; l’argent est pour lui. Il a son jardin et sa basse-cour; il engraisse un cochon. Il récolte son tabac. Le soir, il fait de la musique, il chante en contemplant le ciel; il passe à cela presque toute la nuit. Il connaît si bien les étoiles, que rien qu’en les regardant il peut vous dire l’heure qu’il est.
     "Qu’est-ce que le banza? "C’est une espèce de guitare à quatre cordes. Pa Ima fait le sien lui-même. Pour cela il prend une grosse calebasse dont il enlève une calotte; il tend dessus une peau de serpent, c’est sa table d’harmonie. Il fait son manche avec du cypre, parce que c’est un bois très droit et qui ne travaille pas sensiblement. Il fabrique ses cordes avec des crins de cheval. Il a l’oreille très juste; il retient tous les airs qu’il entend. Il vient de temps en temps à la maison; Mlle Nogolka et Chant-d’Oisel touchent du piano et chantent pour lui. Debout, appuyé sur son grand bâton, il écoute; on voit qu’il est heureux. Rentré dans sa cabane, il répète sur son banza ce qu’il a entendu; il mêle tout cela, dans sa tête, avec des motifs et des variations de sa façon. Quand il joue, il va, il va! il est comme un homme en rêve qui ne se lasse pas d’écouter un concert." 
     Pélasge, surpris et charmé du parler de Démon, lui dit en le frappant amicalement à l’épaule:
     "Mon petit ami, ce que vous savez vous le savez bien, et vous l’expliquez parfaitement. Je suis sûr que vous ferez des progrès avec moi."
     Ils approchèrent. Le vieux nègre, les yeux levés vers les astres, tandis que ses doigts souples encore malgré son grand âge voltigeaient sur les cordes de son banza, était plongé dans les béatitudes de son extase musicale.
     "Il ne nous voit pas, dit Pélasge, ne le dérangeons pas. Une autre fois, à la lumière du jour, nous reviendrons: nous le ferons parler, vous me servirez d’interprète."
     Ils reprirent, tout en causant, le chemin de la maison. En repassant dans le camp, Pélasge remarqua plusieurs nègres qui nettoyaient des fusils et des pistolets. Comme il paraissait surpris de voir des armes à feu aux mains des esclaves, Démon lui expliqua qu’ils les avaient empruntées à leurs maîtres.
     "Au petit jour, ajouta-t-il, ils commenceront à tirer pour fêter notre anniversaire à Chant-d’Oisel et à moi. Vous serez réveillé par un beau vacarme, allez."
     La journée avait été bien remplie par Pélasge; il avait beaucoup vu, beaucoup entendu et beaucoup appris en quelques heures. Retiré dans sa chambre et se trouvant seul, il médita à son aise sur les personnes et les choses qui avaient le plus particulièrement fixé son attention.
     "Bref, dit-il en se disposant au sommeil, me voici entré dans un nouveau sillon. Pour combien de temps suis-je ici? six ans? dix? quinze? Sotte et vaine question! l’avenir garde ses secrets, et c’est folie que de vouloir mettre le temps en coupe réglée. La vie est semblable à un voyage d’exploration, où chaque étape commencée est un pas vers l’inconnu. Allons, doux sommeil, mon meilleur ami, viens: plonge-moi dans l’oubli de toute crainte et de toute espérance. La crainte? l’espérance? ombres capricieuses, l’une est aussi peu sûre que l’autre, et l’on peut appliquer à l’une ou à l’autre le mot de François Ier sur la femme: "Bien fol est qui s’y fie."
     Il s’endormit profondément sur cette dernière pensée. 

Chapitre IX

Man Miramis.—Mr. Salvador.

     La nuit s’écoula paisiblement. Son silence ne fut interrompu que deux ou trois fois par le ronflement de bateaux à vapeur montant ou descendant le fleuve. Pélasge déjà habitué au bruit de ces puissantes machines, dormit tout d’une traite. Lorsqu’il rouvrit les yeux, les coups de fusil et de pistolet dont Démon lui avait parlé, retentissaient comme si l’habitation eût été envahie par des assiégeants. Mais il en fut moins occupé que d’une voix humaine, rauque et grondante, qui venait de la cour; elle donnait des ordres sur le ton de la colère et de la menace: chaque fois qu’elle tonnait, un bruit de balais mis en mouvement croissait avec rapidité. 
     Quand Pélasge sortit de sa chambre, son élève l’attendait sur la galerie. 
     "Venez, dit Démon, Mamrie nous donnera une tasse de café à l’eau, et nous irons, si vous voulez, faire une visite au cabanage des Indiens, en attendant le déjeuner. 
     "De grand cœur, répondit Pélasge; mais dites-moi d’abord qui est cette vieille négresse qui parle si fort. 
     "C’est man Sémiramis, répondit Démon; c’est elle qui dresse les jeunes esclaves. Elle ne plaisante pas, je vous le garantis! les négresses en ont peur comme du diable; elle leur fait commencer la journée en balayant la cour et les galeries d’en bas. Les domestiques, grands ou petits, lui obéissent à la seconde comme des soldats à leur capitaine. Pour abréger on l’appelle man Miramis. Elle est presque aussi vieille que mon grand-père. Quand mon père est absent, c’est elle qui fait marcher la maison. Elle ne sait ni lire ni écrire; pour compter elle se sert de graines de maïs qu’elle porte toujours sur elle, dans un petit sac; elle les étale sur une table, et après avoir ajouté ou retranché, selon l’occasion, elle dit au domestique à qui elle a confié de l’argent, pour faire des achats: "Tu dois me rendre tant." Il faudrait être bien malin pour la tromper d’un picaillon. Elle est libre depuis sa jeunesse; mais elle n’a jamais pensé à quitter notre famille. Elle a gardé tous les enfants de mon grand-père et tous ceux de mon père, excepté Chant-d’Oisel et moi. 
     "Si je vous comprends bien, observa Pélasge, cette Sémiramis est un personnage d’importance. 
     "Elle a beaucoup de tête, reprit Démon; elle donne de bons conseils dans les circonstances difficiles. Elle est criarde, comme vous voyez; c’est égal, tout le monde ici a un grand respect pour elle. Il n’y a que mon grand-père qui se permette de la plaisanter. Il lui disait un jour:—Miramis, tu es née pour le commandement; mais tu as manqué ta destinée; tu aurais dû naître à Saint-Domingue Toussaint Louverture t’aurait prise pour sa femme.—Elle lui répondit: Vous badinez; mais si j’avais été sa femme, je vous réponds, moi, que les blancs ne l’auraient jamais fait prisonnier." 
     Les paroles de Vieumaite dites sur le ton de la plaisanterie et citées sur le même ton par son petit-fils, avaient pourtant un fonds de vérité. Miramis était née pour le commandement, si tant est qu’il y ait des gens qui naissent pour commander à d’autres; elle avait tous les instincts dans lesquels le pouvoir absolu prend son origine. Elle divisait l’humanité en deux parties, l’une constituant un troupeau voué par la nature à l’obéissance et à la servitude; l’autre formant un petit groupe doué d’un esprit supérieur et créé tout exprès pour conduire le troupeau. C’était, comme on voit, la même doctrine que celle de M. Héhé; seulement Miramis ne partageait pas la haute opinion que M. Héhé avait de lui-même; il s’attribuait une place parmi les maîtres du troupeau, elle le classait dans le troupeau. 
     Démon dit à Pélasge qu’en traversant la cour, il ne fallait pas manquer de souhaiter le bonjour à Miramis. Quand on approchait d’elle, la première chose que l’on voyait c’étaient ses larges fosses nasales; elle tenait sa tête d’un air superbe, la face tournée vers le ciel, comme si elle eût appartenu à une race habitant l’empyrée. Elle était coiffée d’un madras rouge et jaune qu’elle portait comme une couronne; en guise de sceptre elle brandissait une baleine, cette terrible houssine en peau de bœuf tordue, peinte et vernissée, vendue en baril par les philanthropes du Nord aux détaillants du Sud. 
     S’il faut en croire la renommée, Miramis n’avait pas été mal dans son jeune temps, malgré ses larges narines. Maintenant, avec sa maigreur et ses rides, elle pouvait passer pour la reine des sorcières. En dépit de son âge avancé, elle était d’une vivacité étourdissante; ses yeux étaient ouverts et brillants comme ceux de la chouette. Elle répondit poliment, mais laconiquement, au bonjour de Pélasge. Elle le toisa de haut en bas, et, comme sûre du jugement qu’elle en portait à première vue, elle balança approbativement la tête, et dit à Démon: 
     "À la bonne heure! voilà le maître d’école qu’il te fallait, et non pas ce gros empêtré de Héhé. Avec ce Monsieur si tu n’avances pas dans tes études, tu n’as pas d’excuse." 
     Et se tournant vers Pélasge, elle ajouta: 
     "Soignez-moi bien cet enfant, Monsieur; vous en ferez quelque chose de distingué: il n’y a jamais eu personne de bête dans la famille des Saint-Ybars." 
     Elle fit brusquement demi-tour à droit, et apostrophant deux négrillonnes qui regardaient Pélasge à la dérobée: 
     "Hé là-bas! vociféra-t-elle, ça vapé gardé comme ça? cé vou louvrage ki fo gardé, ou sinon baleine cila a di kichoge à vou do, oui!" 
     Miramis n’avait jamais eu qu’un enfant. Elle était déjà libre, quand son fils vint au monde. Comme elle aimait les noms ronflants, elle lui avait donné celui de Salvador. C’était un fort bel homme ce Salvador. Il était un peu plus âgé que Saint-Ybars. Quoique son teint fût celui des mulâtres, il avait les traits de la race blanche; et, par un de ces effets curieux qui résultent parfois du mélange des divers sangs, il avait les cheveux et la barbe lisses. Qui était son père? Miramis ne l’avait jamais dit à personne; mais on avait toujours remarqué, en se parlant à l’oreille, qu’il ressemblait beaucoup au vieux Saint-Ybars vu du côté du soleil. Ce qu’il y a de certain, c’est que Vieumaite l’avait beaucoup gâté dans son enfance, et qu’il avait pris un soin particulier de son éducation. Salvador était le maître-charpentier de l’habitation; en lui parlant on disait Monsieur. C’était un excellant homme, pacifique et complaisant. Doué d’une force herculéenne, il était porté par son bon naturel à protéger les faibles. On l’avait vu plus d’une fois se mettre entre sa mère et l’esclave qu’elle voulait châtier. Il aimait les enfants; il consacrait ses heures perdues à leur fabriquer des jouets. Personne ne traitait les animaux avec plus de douceur que lui. 
     Quoique Salvador pensât bien différemment de sa mère sur les rapports entre maîtres et esclaves, il avait pour elle un grand amour et le plus profond respect. 
     Il y avait entre Saint-Ybars et Salvador deux manières d’être: devant le monde, chacun se tenait à la place que lui assignaient les convenances sociales; dans l’intimité, ils se parlaient avec une familiarité affectueuse. Salvador savait, lui, qui était son père; Saint-Ybars le savait aussi; mais discrets, l’un autant que l’autre, ils s’aimaient comme des frères sans s’être jamais dit qu’ils le fussent. Salvador avait pour Saint-Ybars une de ces affections qui ne reculent devant aucun sacrifice. Il avait toujours été le confident de ses chagrins. Il appréciait, mieux que personne, ce qu’il y avait de bon au fond de cette nature impérieuse et emportée. Sage et toujours maître de lui-même, il plaignait sincèrement Saint-Ybars quand il le voyait en proie à quelque passion qui le rendait malheureux; il en gémissait, et faisait tout ce qui dépendait de lui pour rétablir le calme dans cette âme orageuse. 
     Miramis tenait à la famille Saint-Ybars plutôt par orgueil que par affection, à peu près comme une duchesse tient à ses titres; la passion du commandement avait étouffé chez elle les facultés affectives; elle n’aimait qu’un être au monde, c’était Salvador: mais il faut lui rendre justice, elle avait pour lui l’affection qu’on rencontre chez les mères les plus dévouées. 

Chapitre X

Les Indiens.—Le vieux Sachem. 

     Revenonsà Pélasge et à son élève. Après avoir pris l’excellent café que Mamrie leur avait préparé, ils se mirent en route pour se rendre au camp des Indiens. La veille, après le dîner, Pélasge regardant le couchant du haut de la galerie, avait remarqué une masse de verdure sombre, qui de loin tranchait sur l’immense nappe des cannes à sucre, semblable à une île au milieu d’un lac. Démon lui avait expliqué ce qu’était ce massif, et il avait été convenu qu’ils iraient le voir. 
     La terre que l’aïeul paternel de Saint-Ybars, émigré du Canada en Louisiane, avait achetée en 1749, n’était alors qu’un désert dont le centre était occupé par un bosquet de chênes séculaires. Les restes d’une tribu indigène étaient réunis sous les rameaux de ces arbres vénérables. Le nouveau venu était un homme au cœur généreux; il respecta les Indiens. Ceux-ci, voyant en lui un ami sur lequel ils pouvaient compter, ne s’éloignèrent pas. Le fils aîné du blanc étant devenu maître de l’habitation, à la mort de son père, imita la conduite de celui-ci envers les peaux-rouges; Saint-Ybars, à son tour, traita hospitalièrement les descendants de la tribu. Mais à mesure que la race blanche et la race noire s’étaient multipliées autour des chênes, le nombre des indigènes avait diminué; la tribu qui à l’arrivée des blancs comptait quatre-vingts guerriers, était réduite, à l’époque où commence notre récit, à quinze individus dont un seul avait atteint les limites de la vieillesse. 
     Lorsque l’aïeul de Saint-Ybars était venu parler au chef ou sachem des sauvages, pour lui déclarer ses intentions bienveillantes, il avait été reçu à l’ombre du chêne qui était au milieu du bosquet. Cet arbre, en ce temps-là, était déjà gigantesque; il ressemblait, dans sa majesté, à un patriarche entouré de ses fils et petits-fils. De temps immémorial il avait servi aux rendez-vous des différentes nations sauvages, lorsqu’elles se réunissaient pour traiter une question de paix ou de guerre. Il était connu sous le nom de sachem de la plaine. Les blancs établis en Louisiane s’habituèrent à l’appeler simplement le sachem, et dès le commencement de notre siècle, quand on prononçait ce nom, sur l’habitation Saint-Ybars, il était bien entendu qu’on parlait, non point d’un chef de sauvages, mais de l’antique géant végétal.
     Au moment où Démon et Pélasge approchèrent, les hommes de la tribu assis en rond à la lisière du bosquet, prenaient leur repas du matin; il se composait simplement d’un gombo. Chacun, à son tour, plongeait une cuiller en bois dans la chaudière qui contenait le substantiel potage, la portait à sa bouche, puis la passait à son voisin. 
     Les femmes, assises à l’écart, attendaient que les hommes eussent fini. Il y avait parmi elles une métisse. Elle avait le teint d’une blancheur légèrement verdâtre, les pommettes saillantes, la mâchoire fortement accusée; ses yeux et ses cheveux rappelaient, par leur nuance claire, la race européenne. Dévorée par la fièvre, elle toussait presque sans répit; il était facile de voir qu’elle n’avait pas longtemps à vivre.
     Les Indiens virent venir Démon et son compagnon. Ils ne proférèrent pas un mot. Pélasge remarqua la mine ennuyée et hébétée des hommes, l’air doux et triste des femmes. En pensant qu’il avait là, sous ses yeux, les derniers survivants des possesseurs naturels de la contrée, il fut pénétré de commisération. Il n’eut pas le moindre doute sur leur prochaine extinction; sur les quinze individus dont se composait la tribu il n’y avait qu’un enfant.
     "Comment pourvoient-ils à leur subsistance? demanda-t-il à Démon.
     "Les femmes, répondit Démon, vont vendre sur les habitations de la poudre de sassafras pour faire le gombo, des feuilles de plantain pour aromatiser le linge, des racines de latanier pour fourbir, et de petits paniers qu’elles tressent elles-mêmes. Elles ont toute la peine; les hommes ne font rien, le whiskey les tue.
     "Quelles sont ces buttes de terre là-bas, sous ce chêne à moitié mort? demanda le jeune professeur.
     "C’est le cimetière de ces Indiens," répondit l’élève.
     Pélasge compta les sépultures; il y en avait vingt-cinq.
     "Plus de morts que de vivants," murmura-t-il.
     Pélasge s’était arrêté; il pensait aux races humaines disparues les unes après les autres, et dont on a découvert les ossements dans les différentes couches du sol. Il en dit quelques mots à son élève: Démon l’écouta avec la plus grande avidité.
     "Continuons notre promenade, voulez-vous? demanda Pélasge.
     "Oui, Monsieur, allons voir le sachem."
     Vieumaite avait fait abattre, autour du patriarche des chênes, tous ceux qui le gênaient en empêchant l’air de circuler librement entre ses branches. Il avait tracé lui-même, avec une charrue tirée par ses quatre chevaux les plus beaux, un sillon circonscrivant au large l’arbre majestueux qui désormais prenait un caractère sacré; car, un tombeau construit dans son ombre tranquille, venait de recevoir les restes mortels des parents de Vieumaite. Une rangée de beaux cyprès originaires de la Provence, avait été plantée dans le creux circulaire. Ils avaient crû avec vigueur, et n’avaient pas tardé à opposer aux animaux une barrière infranchissable. Une porte en chêne presque noir, permettait de pénétrer dans l’enceinte du côté du couchant. Un vieux nègre hors de service était préposé à la garde de ce lieu saint; à lui était confiée la clef de la porte; une fois par semaine, il enlevait les ramilles sèches et les feuilles mortes qui tombaient du sachem. Il habitait une petite cabane, qu’on voyait dans la clairière et qu’ombrageaient des bananiers et des orangers. 
     Les racines supérieures du sachem, saillantes et tortueuses, serpentaient au loin sur le sol, semblables à d’énormes tentacules. Le tronc montait comme une tour; à une hauteur de trente-cinq mètres, il émettait d’abord cinq branches horizontales, dont chacune était plus grosse que le tronc d’un chêne ordinaire. Ces branches en s’éloignant de la tige, fléchissaient insensiblement sous leur propre poids et allaient au loin balayer le sol de leurs dernières ramifications. Les autres branches s’élevaient plus ou moins obliquement, subdivisées en rameaux et ramuscules dont l’ensemble, vu extérieurement, avait l’apparence d’un dôme colossal.
     Le vieux gardien du sachem s’entendant appeler et reconnaissant la voix de son petit maître, sortit de sa cabane et vint ouvrir.
     Il fallut écarter le feuillage, pour pénétrer sous la voûte du vieux sachem. La lumière affaiblie qui éclairait la vaste rotonde, était pâle et douce comme celle de la lune quand son disque est voilé par les brouillards de l’automne. L’air au dehors étant tranquille, pas une feuille n’oscillait, pas le plus léger bruissement ne frissonnait dans les rameaux. Des touffes de barbe espagnole pendaient ça et là comme de longs voiles funéraires; leur immobilité morne augmentait la mélancolie de cette solitude, et donnait plus d’intensité au silence.
     Une austère et solennelle tristesse envahit subitement Pélasge. Lui, dont l’esprit ferme repoussait ordinairement toute émotion superstitieuse, il lui sembla voir dans l’avenir, entre lui et ce lieu solitaire, une connexion d’événements malheureux, et il en éprouva, par anticipation, un invincible serrement de cœur. Il avança lentement, posant doucement les pieds sur le sol, comme s’il eût craint d’interrompre le silence qui régnait autour de lui. Le tombeau de marbre blanc, dans lequel reposaient le père et la mère de Vieumaite, s’élevait dans l’ombre des rameaux étendus vers l’orient; la façade était du côté d’où venait Pélasge. Il se découvrit respectueusement, et s’arrêta à quelques pas du tombeau. Son noir pressentiment ne le préoccupait plus; sa sérénité habituelle revenue, il promena ses regards sur toute l’enceinte, et dit à demi-voix:
     "Quel calme! on se croirait transporté au-delà des limites du monde, dans un lieu où le mouvement et le bruit n’existent plus.
     "Est-ce que vous n’aimez pas cette tranquillité? demanda Démon.
     "Elle me plaît beaucoup, répondit Pélasge.
     "Je vous demande cela, reprit Démon, parce qu’il y a des personnes qui ne l’aiment pas. Mon père et mes frères ne se soucient pas de venir ici, surtout mon père; il dit que cette immobilité et ce silence ressemblent trop au néant. Eh bien! moi, Monsieur, j’aime à venir ici; je ne demanderais qu’une chose à ceux qui doivent vivre plus longtemps que moi, c’est, quand j’aurai cessé de vivre, de déposer mon corps dans la terre ombragée par le vieux sachem."
     Ces paroles sorties de la bouche d’un jeune garçon, qui, ce jour-là même, accomplissait sa treizième année, parurent extraordinaires à Pélasge. Après un moment de réflexion:
     "Ce que vous venez de me dire, demanda-t-il, l’auriez-vous dit aussi bien à M. Héhé?
     "Oh! jamais, répliqua vivement l’enfant, ni à lui, ni à personne.
     "Vous avez donc confiance en moi, mon petit ami?
     "Oui, Monsieur, tout à fait.
     "Vous avez raison, dit Pélasge en posant affectueusement ses mains sur les épaules de Démon, je sens que j’aurai une grande amitié pour vous."
     Les sons lointains d’une cloche arrivèrent en mourant, jusque sous le sachem.
     "Il est temps de rentrer, dit Démon; entendez-vous le premier coup de cloche pour le déjeuner?
     "Oui, partons."
     Ils repassèrent devant le camp des Indiens. Les femmes étaient dans leurs cabanes faites de branches et de feuillage; elles cousaient; les hommes ivres de whiskey et de tabac, étaient étendus dans l’herbe, le visage exposé au soleil et couvert de mouches.

Chapitre XI

Mr. le Duc de Lauzun.

     Au déjeuner Pélasge fit connaissance avec une nouvelle figure. Un jeune quarteron, mis avec recherche et coiffé comme M. Héhé, servait Saint-Ybars et ne servait que lui. Il avait l’air dégagé et impertinent; on eût dit qu’il servait le maître de la maison par pure complaisance. Dès son bas âge il s’était montré d’un caractère si effronté que Vieumaite l’avait surnommé M. le duc de Lauzun. Ce nom lui resta, et il en était fier; de ce qu’il portait le nom du célèbre courtisan, il se croyait aussi important que lui. Dans son enfance Saint-Ybars l’avait gâté à l’égal de ses propres fils, et maintenant encore il avait pour lui un faible que Mlle Pulchérie qualifiait de déplorable. Tout esclave qu’était M. le duc de Lauzun, il avait sa chambre à part, sa petite bibliothèque, son fusil, et qui le croirait? son esclave, ou du moins son domestique. Un jeune nègre, nommé Windsor, qui, sous un air de gros bête, cachait un esprit de courtisan, s’était constitué le valet de M. le duc de Lauzun; il le suivait pas à pas, et profitait par contrecoup des faveurs dont M. le duc était comblé par le maître de la maison. 
     Les privilèges dont jouissait M. de Lauzun venaient de ce que (nous nous servons de la locution usitée en pareil cas), il était pour le fils aîné de Saint-Ybars; ce qui veut dire en français de France, que cet insolent petit polisson était l’enfant d’une esclave et du fils aîné de la famille. 
     La première impression produite par M. de Lauzun sur le nouveau professeur de Démon, ne fut pas flatteuse pour son Excellence; Pélasge lui trouva le regard faux et méchant.

Allez aux chapitres 12-17

Retour à la page d'accueil de L'Habitation St-Ybars

Retour à la bibliothèque Tintamarre