L'Habitation St-Ybars

Alfred Mercier 

Deuxième Partie

  Chapitre 12 - Chapitre 13 - Chapitre 14 - Chapitre 15 - Chapitre 16 - Chapitre 17


CHAPITRE XII. 

Simple Changement de Méthode. 

     Seize mois se sont écoulés, depuis que le jeune professeur, Antony Pélasge, est établi sur l’habitation Saint-Ybars. Démon a fait des progrès surprenants; le désir d’apprendre est devenu chez lui une passion: il ne pense plus qu’à ses livres; partout où il se trouve, il repasse dans sa tête ce qu’il a appris, de crainte de l’oublier. On est obligé de lui faire presque violence, pour modérer cette tension d’esprit, qui, trop prolongée, pourrait nuire à sa santé. 
     Excepté Vieumaite, Chant-d’Oisel et Mamrie, tous les gens de l’habitation sont étonnés du changement qui s’est opéré chez Démon. Quant à M. Héhé, il en a le vertige. 
     Le moyen employé par Pélasge pour obtenir ce résultat est pourtant bien simple. Dans la matinée, il occupe son élève à des travaux manuels. Sur sa demande, Saint-Ybars lui a livré un morceau de terre, à une petite distance de l’ermitage de Vieumaite. Tous les jours il s’y rend avec Démon; une escouade de négrillons marche à leur suite, portant les uns des outils de charpentier, les autres des instruments de jardinage. Pélasge, le marteau ou la bêche à la main, donne le bon exemple. Ces petits travailleurs ont construit une ferme, à laquelle on a donné le nom de Bonnejoie; on en vend les produits aux bateaux à vapeur. 
     En appliquant à la construction et au fermage les principes de l’arithmétique et de la géométrie, sous la direction de son précepteur, Démon est devenu arithméticien et géomètre, sans connaître ces tortures de l’esprit que l’enseignement abstrait inflige à ses victimes. Il a appris à apprécier les bienfaits du travail matériel, en voyant l’argent qu’il rapporte employé à le vêtir, lui et les petits esclaves qui l’ aident. 
     Après un bon repas et une promenade tantôt à pied, tantôt à cheval, la classe commence. Démon a dépensé son surcroît d’activité aux utiles occupations de la ferme. Tranquille maintenant et jouissant d’un bien-être physique complet, il se plonge avec délices dans ses chères études. Chant-d’Oisel est là, en face de lui, heureuse de ses progrès, fière de se voir devancée par lui. 
     Tout le monde admire le jeune professeur, mais personne autant que Mlle Nogolka. Peu à peu son admiration s’est confondue avec un sentiment qu’elle croit être de l’amitié, et qui est beaucoup plus que cela. Dévorée du besoin de voir Pélasge, d’entendre sa voix dont le son seul fait vibrer son cœur de doux frémissements, elle souffre quand il est absent; elle s’inquiète, elle s’attriste, la vie lui est pesante et maussade. Une fois elle s’est surprise à être jalouse de Chant-d’Oisel; mais cette découverte ne l’a pas éclairée; elle se croit jalouse d’amitié, comme cela se voit souvent chez les personnes de son sexe. Néanmoins, elle s’est reproché son mouvement de dépit contre son élève: elle, une personne de vingt-six ans, en vouloir à une fillette, à une enfant, parce que M. Pélasge regarde avec complaisance, c’est impardonnable! c’est être plus enfant que son élève. 
     Mais Chant-d’Oisel, quoiqu’en dise Mlle Nogolka, n’est plus une enfant; elle est entrée dans sa quinzième année, et quinze ans pour une nature précoce comme la sienne, ce sont les seize ans des autres demoiselles. Elle a grandi; les formes extérieures de son corps annoncent déjà la jeune fille. La promptitude avec laquelle ses joues se couvrent d’une rougeur pudique, prouve qu’elle a le sentiment des changements qui se sont effectués en elle. 
     Quoique Nogolka soit la dupe de son propre cœur, elle écoute la voix de l’instinct qui lui conseille de cacher à tous les yeux, avec le plus grand soin, l’affection qu’elle a pour Pélasge. Elle est aimée de quelqu’un qu’elle n’aime pas, aimée avec fureur, aimée avec toute l’âpreté d’une passion criminelle. C’est là la cause de cette tristesse que Pélasge remarquait sur ses traits, la première fois qu’il la vit. Si celui qui est consumé pour elle d’un amour qu’elle repousse, venait à soupçonner que Pélasge est plus heureux que lui, Dieu sait ce qui arriverait! un orage éclaterait certainement, et il en sortirait quelque catastrophe. 
     Mamrie ne se possède pas de joie, en voyant Démon justifier, avec tant d’éclat, l’opinion qu’elle a toujours eue de son intelligence. Elle chante, sur l’air de Malbrouck s’en va-t-en guerre, une complainte qu’elle a composée en patois créole, pour déplorer la déconfiture de M. Héhé. Toutes les jeunes domestiques savent cette chanson par cœur, et elles ne manquent jamais, quand passe le protégé de Mlle Pulchérie, de lui en décocher un couplet. 
     Lagniape rend plus de services qu’on n’en aurait attendu d’un pauvre être disgracié comme elle. Peu à peu Mme Saint-Ybars, ses filles et belles-filles se sont habituées à regarder le cul-de-jatte sans cet effroi et cette pitié douloureuse qu’elles éprouvaient au commencement. Ces dames l’admettent dans leur intimité. Comme Lagniape parle facilement et avec esprit, elle est pour ses maîtresses une chronique d’où elles tirent des renseignements sur l’origine des principales familles du pays, sur les modes et les aventures galantes du temps passé, sur l’adoption des enfants nés dans le mystère. On rit de bon cœur quand la malicieuse vieille prenant telles gens connus aujourd’hui pour leur orgueil de race, montre comment le blanchissement de la peau s’est fait chez eux de génération en génération. 

CHAPITRE XIII. 

Li mouri.

     Mais qu’est devenue Titia, la petite-fille de Lagniape? on ne le voit plus sur l’habitation Saint-Ybars. Rappelons-nous que le jour où Saint-Ybars l’acheta, Stoval, le marchand d’esclaves avait donné à entendre qu’elle était enceinte. En effet, elle l’était. Lorsqu’après deux mois de séjour sur l’habitation, elle sentit, pour la première fois, remuer son enfant, elle alla trouver Lagniape, et lui dit en pleurant qu’elle était la plus malheureuse des femmes de penser qu’elle mettrait au monde un petit être voué à l’esclavage. 
     "Ma fille, lui répondit la vieille, si tu veux m’écouter et faire comme je te dirai, ton enfant ne sera pas esclave." 
     Titia essuya ses yeux et écouta. Les événements, à mesure qu’ils se développeront, révéleront le conseil que Lagniape lui donna. 
     On était alors au mois de juin. Une sauvagesse appartenant à la tribu campée dans le voisinage du sachem, apportait tous les jours, chez Saint-Ybars, un panier de mûres cueillies dans les bois. Ces baies, arrangées avec du lait et du sucre, étaient un régal pour Chant-d’Oisel et ses sœurs. La taïque qui les vendait, parlait un jargon composé d’indien et de créole. Lagniape était la personne qui la comprenait le mieux: aussi, avaient-elles ensemble de fréquents entretiens. Une après-midi qu’elles étaient seules dans la cour, à l’heure du dîner des maîtres, l’Indienne dit à voix basse: 
     "Li mouri. 
     "Ah! métisse là mouri, murmura Lagniape. 
     "Oui, ajouta la taïque en regardant le sol, li en ba là. 
     "Ouzot enterré li dijà? 
     "Oui. 
     "Alor ouzot apé parti? 
     "Oui. 
     "Can?" 
     La sauvagesse promena son regard défiant tout autour d’elle; sûre que personne ne la voyait, elle leva les yeux vers le zénith, et dit: 
     "Can lune là. 
     "Cé bon." 
     Lagnaipe glissa dans la main de l’Indienne un petit sac rempli de picaillons. 
     Comme on le devine aisément, cet entretien était la suite de plusieurs autres. 
     La taïque se leva, remit son panier vide dans sa hotte, chargea celle-ci sur son dos, et dit pour tout adieu ce seul mot: 
     "Bonjou. 
     "Oui, bonjour, murmura Lagniape se parlant à elle-même, bonjour jusqu’au printemps prochain." 
     À peine la sauvagesse s’était-elle éloignée, que Titia traversait la cour. En passant près de Lagniape, elle laissa tomber son mouchoir, et se baissa pour le ramasser. 
     "C’est pour cette nuit, chuchota Lagniape. 
     "Ah! 
     "Oui, à une heure du matin. 
     "C’est bien." 
     Titia se redressa et poursuivit son chemin. 
     Chaque année, au mois de juin, les Indiens de l’habitation Saint-Ybars émigraient pour revenir seulement en automne. Cette fois, ils avaient retardé leur départ de quelques jours, à cause de la métisse qui se mourait. Elle morte, ils avaient résolu de partir en profitant de la fraîcheur de la nuit. Dès le coucher du soleil, les préparatifs de voyage étaient terminés, les hottes remplies jusqu’au bord et bien ficelées. À minuit les hommes dormaient encore; les femmes, assises en rond devant les cabanes causaient à voix basse. Elles virent une forme humaine sortir avec précaution d’un champ de cannes à sucre, et s’approcher en se faufilant dans l’herbe comme un serpent. C’était Titia. Elles la conduisirent dans une cabane, où elles lui ôtèrent ses habits pour lui faire revêtir ceux de la métisse. Elles défirent ses cheveux et la coiffèrent à la sauvage. Quand le moment de se mettre en route fut venu, on lui fit prendre la hotte de la métisse. Les hommes quittèrent le camp les premiers; les femmes les suivirent à une demi-portée de fusil, marchant à la file, chacune courbée sous son lourd fardeau retenu par une courroie appuyée au front. Titia était placée au milieu. L’unique enfant de la tribu était porté par la femme qui fermait la marche: à califourchon sur le cou de sa mère, il dormait, sa petite tête appuyée sur la sienne. Le balancement de la marche le berçait dans son sommeil; sa jolie figure cuivrée miroitait à la lumière de la lune. 
     La caravane se dirigea vers le fleuve, sans qu’une parole interrompît le silence de la nuit. Arrivée au chemin qui longe la levée, elle tourna à gauche, commençant dès lors à côtoyer le Père des Eaux, dont elle se proposait de suivre les sinuosités jusqu’à la Nouvelle-Orléans. De là, après une courte halte, elle devait se rendre au lac Pontchartrain, pour s’embarquer sur une des goilettes qui font le voyage de Bonfouca. Reprenant, au débarquement, son voyage à pied, elle n’avait plus qu’une lieue à faire pour rencontrer la tribu amie des Chactas qui l’attendait au bayou Lacombe. 

CHAPITRE XIV.

Le 20 et le 21 Septembre.

     Dès le lendemain, un journal de Donaldsonville annonçait la disparition de Titia. L’avis était contenu dans un cadre au coin supérieur duquel on voyait, à gauche, une gravure représentant une femme dans l’attitude de la course, portant sur son épaule un paquet de voyage au bout d’un bâton. Le signalement de la fugitive était donné minutieusement; cinquante piastres étaient promises à qui la ramènerait à l’habitation Saint-Ybars. 
     Deux personnes eurent plus de chagrin que les autres de la fuite de Titia, mais pour des motifs bien différents. Chant-d’Oisel en éprouva la douleur amère et décourageante, que cause l’ingratitude; ne pouvant pas apprécier le dévouement maternel de son esclave, elle crut qu’elle manquait de cœur. Pour M. le duc de Lauzun, l’acte de la jeune et jolie femme fut une blessure horrible faite à son amour-propre. Amoureux d’elle depuis le jour même de son entrée chez Saint-Ybars, il n’avait cessé de la poursuivre de ses déclarations et de ses demandes. Se croyant le plus beau et le plus séduisant des hommes, pour avoir débauché quelques jeunes négresses, il ne doutait pas de son triomphe; dans son outrecuidance, il en avait fixé le jour et l’heure; or, Titia disparaissait juste à la date qu’il avait assignée à sa victoire. Quel coup de foudre pour M. le duc! 
     L’avis publié par le journal de Donaldsonville, fut reproduit dans ceux des paroisses environnantes, et même dans ceux de la Nouvelle-Orléans. Les gens qui faisaient métier de chasser aux esclaves marrons, en furent cette fois pour leurs frais; Titia resta introuvable. On finit par croire qu’elle avait réussi à gagner quelque ville libre de l’Ouest ou du Nord. 
     À l’époque où nous en sommes de notre récit, il n’était plus question de Titia. On était en septembre. La chaleur qui avait été comparativement peu forte en été, menaçait de prendre sa revanche en automne; elle n’avait cessé de croître depuis le commencement du mois. Le 20, elle fut insupportable. La journée eut un caractère particulier; elle se composa alternativement de calmes-plats étouffants, et de bouffées de vent, qui, rasant le sol en différents sens, montaient tout à coup en spirales et soulevaient des tourbillons de poussière. Il semblait aux personnes obligées de sortir qu’elles respiraient, non de l’air, mais de la cendre chaude. Dans les maisons, on avait un poids sur la poitrine, et toute la surface du corps était tourmentée de picotements accompagnés d’une sensation de brûlure. On était impatient, agacé. 
     Après le coucher du soleil, une teinte d’un rouge sombre et d’un éclat métallique envahit le ciel, et persista jusque dans la soirée. Des nuages d’un gris noirâtre, ceux-ci petits, ceux-là énormes, tous déchiquetés sur leurs bords, commencèrent, à la tombée de la nuit, à passer lentement, séparés les uns des autres par des intervalles plus ou moins grands, semblables aux lambeaux d’une immense toile déchirée par le vent. Ils étaient à une hauteur peu considérable, et s’acheminaient vers le nord-ouest. 
     Vers onze heures, le vent tomba; les nuages cessèrent de passer, les étoiles brillèrent. 
     Pélasge passait la soirée chez Vieumaite. Ils étaient dans l’observatoire. 
     "Le ciel semble se nettoyer, dit Pélasge. 
     "Ne nous fions pas à cette accalmie, répondit le vieillard; la chaleur continue, le baromètre est très bas, et voyez comme la boussole est agitée de petits mouvements convulsifs. Remarquez-vous que les étoiles, dans la partie sud-est du ciel, scintillent plus vivement qu’ailleurs? j’ai toujours pensé, avec quelques astronomes, que le tremblotement de la lumière stellaire tenait aux oscillations de notre atmosphère. Si j’ai raison, l’air doit être, là-bas, troublé par de violentes secousses. Je crois que cette nuit, ou demain dans la matinée, nous aurons un ouragan." 
     À une heure du matin, le temps étant encore tranquille et le ciel serein, Pélasge se disposa à rentrer. Vieumaite voulut lui prêter son fusil. 
     "Ce n’est pas la peine, je vous remercie, dit Pélasge; je ne sors jamais armé. 
     "En effet, je l’ai remarqué, répondit Vieumaite; vous avez tort; il est toujours bon de prendre ses précautions. Entre nous, je vous crois un peu fataliste. 
     "Pardon, reprit Pélasge, je ne le suis pas. Ce qui est vrai, c’est que je n’ai pas le sentiment du danger. Je ne m’en fais aucun mérite, veuillez bien le croire; c’est quelque chose qui me manque, voilà tout. 
     "Je vous comprends, répliqua Vieumaite; il y a des côtés de la nature humaine dont on ne voit pas trace chez certaines personnes. Ainsi, moi, par exemple, il y a plusieurs passions, entre autres celle du jeu, dont je n’ai jamais éprouvé la plus légère atteinte. Il n’en est pas de même de mon fils: toutes les passions qui peuvent troubler l’homme, semblent s’être donné rendez-vous dans son organisme. Heureusement, l’éducation lui a appris à les maîtriser; il n’y a que la colère qui soit restée plus forte que lui. Allons, écoutez un bon conseil; prenez mon fusil, quand ce ne serait que pour ne pas vous trouver à la merci de quelque gros ours, comme on en rencontre quelquefois en traversant ces immenses champs de cannes. Le canon droit est chargé à balle, le gauche à chevrotines. 
     "Je tiens trop à vous être agréable, répondit Pélasge, pour refuser plus longtemps." 
     Il prit le fusil. 
     "Une précaution de plus, dit le vieillard en lui présentant quelques capsules; le fusil pourrait rater." 
     Pélasge sourit de cet excès de prévoyance, et partit sans choisir son chemin. Il marchait d’un pas tranquille, comme quelqu’un qui n’est pas pressé d’arriver; il n’avait pas la moindre envie de dormir. Le hasard le fit passer devant l’enceinte du sachem. Il s’arrêta un instant, pour contempler ces cyprès qui se dessinaient, noirs et immobiles, à la lumière des étoiles, et le dôme imposant du vieux chêne. Par moments toute la masse devenait plus sombre; puis, au bout de quelques minutes, elle sortait de l’obscurité et semblait grossir. Cet effet était dû aux nuages qui recommençaient à passer au-dessus de la savane. Cette succession de ténèbres et de clarté, lui donna l’idée de s’approcher de la porte de l’enceinte, pour voir, à travers le grillage, les oppositions de l’ombre et de la lumière sous le feuillage. Il jouissait de ce spectacle depuis quelques minutes, un bras appuyé à la porte, lorsqu’il s’aperçut qu’elle cédait sous le poids de son corps; il la poussa, elle s’ouvrit sans résistance. Il pensa que le gardien avait oublié de la fermer. 
     "Ma foi, se dit-il, puisque l’occasion s’en présente, allons voir le sachem à cette obscure clarté qui tombe des étoiles, comme dit notre Corneille, ce vieux chêne de la poésie française." 

CHAPITRE XV. 

Sous le Sachem.

     À peine Pélasge écartait-il les ramuscules, pour pénétrer sous la voûte, qu’une nuit épaisse se fit; de gros nuages noirs couvraient tout le ciel. Il avança en tâtonnant. Graduellement une lueur semblable au crépuscule, descendit des rameaux supérieurs et se répandit dans la vaste rotonde. Pélasge en profita; il voulut faire le tour de l’enceinte, en passant derrière le tombeau; il en approchait et commençait à distinguer le fronton et les colonnes de l’entablement. Il se baissa pour passer sous l’extrémité d’une branche qui lui barrait le chemin. Mais il se redressa aussitôt, comme s’il eût changé d’idée subitement. Il se cacha sans bruit dans le feuillage, de manière à pouvoir regarder sans être vu. Il venait de se convaincre qu’il n’était pas seul sous le vieux sachem: autant qu’il put voir dans le clair-obscur, c’était une femme qui s’approchait. Il n’en douta plus, lorsque la personne inconnue s’arrêta devant la tombe. Elle était vêtue d’une robe blanche; un voile blanc à travers lequel se dessinait vaguement sa figure, tombait sur ses épaules et descendait jusqu’au dessous de la taille. Debout devant le sépulcre, elle paraissait immobile comme lui. 
     Non seulement Pélasge se demandait qui était cette femme, mais encore ce qu’elle venait faire dans un pareil lieu, à une heure aussi avancée. Pourquoi s’arrêter ainsi devant ce mausolée? 
     Cependant, Pélasge redoubla d’attention; il venait d’entendre des pas. La femme se retourna; quelqu’un venait à elle. Au même moment l’obscurité recommençait; Pélasge ne vit plus rien, mais une voix d’homme et une voix de femme lui apportèrent le dialogue suivant. 
     La voix d’homme.—"Vous devez me savoir gré d’être venu. 
     La voix de femme.—"Oui; je ne marchanderai pas pour vous remercier. 
     La voix d’homme.—"Pourquoi ici plutôt qu’ailleurs? 
     La voix de femme.—"J’ai une promesse à vous demander; faite devant cette tombe, vous la respecterez. 
     La voix d’homme.—"Je vous reconnais bien là avec votre caractère qui ne ressemble à celui de personne. Soit; parlez. 
     La voix de femme.—"Engagez-vous solennellement à ne plus troubler mon repos, ou laissez-moi partir. 
     La voix d’homme.—"Quoi? Ne plus vous parler de ce qui est ma vie elle-même! quoi? m’ôter moi-même le droit d’espérer que je parviendrai enfin à vous fléchir!. . . non, jamais. 
     La voix de femme.—"Alors, Monsieur, acceptez mon dédit. 
     La voix d’homme.—"Vous auriez pourtant le courage de me déchirer ainsi le cœur. Je suis bien malheureux! Parvenu à mon âge, j’éprouve pour la première fois, oui la première fois, la passion la plus forte et la plus douce qui puisse remplir l’âme; et dire que la personne à qui elle s’adresse, est sans pitié pour moi! Non, non, vous n’aurez pas la barbarie de me quitter. Voyons, rappelez-vous mes dernières propositions; réfléchissez, il y va de votre avenir; plus tard, quoiqu’il arrive, si vous acceptez mes offres, vous aurez une position assurée. 
     La voix de femme.—"Assez, Monsieur! c’est trop m’insulter. C’est à moi de vous dire:—Réfléchissez; il y va de votre honneur.—Mais non, je ne vous parlerai pas de vous, puisque, dites-vous, le soin de votre dignité est une affaire qui ne regarde que vous. Mais moi, Monsieur, si j’acceptais—enfin, donnons à la chose son vrai nom—je serais votre concubine. Concubine à prix d’argent…ah! Monsieur, ne renouvelez pas votre outrage; de toutes les douleurs de ma vie je vous dois la plus poignante. Mais pensez-y donc! ce serait l’infamie jointe à la trahison, ce serait de ma part, envers votre femme toujours admirablement bonne pour moi, l’ingratitude dans tout ce qu’elle a de plus odieux. 
     La voix d’homme.—"ne me parlez pas de ma femme, si vous ne voulez m’exaspérer. Elle a faussé ma destinée; elle est la malédiction de ma vie, puisque sans elle je pourrais vous épouser. 
     La voix de femme.—"Si vous n’aimez plus cette sainte mère de famille, au moins respectez-la. Mais votre fille, Monsieur, vous ne me défendrez pas d’en parler. Voudriez-vous me réduire, moi sa protectrice, moi sa seconde mère, à me couvrir du masque de l’hypocrisie pour lui parler des vertus qui font honorer son sexe? Non, de mon regard, de ma voix, de mon contact sortirait un poison qui ternirait son adolescence. 
     La voix de l’homme.—"Eh bien! restez; votre présence est aussi nécessaire à ma vie que l’air que je respire. Je consens à ne plus vous parler de mon amour; j’en ferai le serment, mais je veux qu’au moins mon sacrifice ait sa récompense; je veux signer, dans un baiser, l’arrêt par lequel je me condamne moi-même au désespoir. 
     La voix de femme. "Non, jamais! résilions notre contrat, laissez-moi partir." 
     Il y eut un moment de silence. La lumière revenait sous le chêne, si l’on peut appeler lumière une lueur dans laquelle les objets sont aperçus comme à travers un voile épais. Les deux personnes que Pélasge entrevoyait vaguement, avaient plutôt l’air de fantômes que d’être humains. Mais il n’avait pas besoin de les voir mieux, pour les reconnaître; les voix qu’il entendait lui étaient familières, c’étaient celles de Saint-Ybars et de Nogolka. 
     Saint-Ybars s’avança, Nogolka recula. 
     "Non, c’est impossible, dit Saint-Ybars d’une voix frémissante, vous ne partirez pas; ce serait ma mort. 
     "Je partirai, répondit Nogolka résolument; j’invoquerai, s’il le faut, l’intervention de la loi. 
     "Alors, reprit Saint-Ybars, ce baiser que je demandais comme récompense, laissez-le-moi comme souvenir, comme consolation pour le peu de temps que j’aurai à vivre. 
     "Non, Monsieur, répondit Nogolka tremblante; n’avancez pas! vous me faites peur et horreur." 
     Nogolka ne pouvait plus reculer; son dos était appliqué au tombeau. Saint-Ybars avançait toujours; ses yeux flamboyaient, le reste de sa figure avait l’expression sinistre qui précède le crime. 
     "Eh bien! femme que j’adore et que je hais, dit-il en grinçant des dents, puisque tu ne veux rien m’accorder, je prendrai tout." 
     Et il se précipita sur Nogolka comme une bête féroce. 
     "Monsieur, ah! Monsieur, s’écria-t-elle en se débattant, c’est un sacrilège! vous profanez la tombe de vos ancêtres; si votre père était ici, il vous tuerait." 
     L’indignation donne des forces. Nogolka, les bras meurtris, les cheveux épars, parvint à se dégager; elle repoussa violemment Saint-Ybars, et revint au tombeau. Là, elle se sentit épuisée. Voyant revenir Saint-Ybars, elle frissonna d’épouvante et de honte; c’était le déshonneur qui s’approchait. Dans son désespoir, elle se mit à frapper des deux mains sur le marbre, en s’écriant comme une folle: 
     "O morts, morts sacrés, venez donc à mon secours!" 
     Pélasge pensa qu’il était temps d’intervenir. 
     "La noble fille! se dit-il, s’est bien défendue; mais la voici aux abois." 
     Il ouvrit la bouche, pour lancer ces deux mots à Saint-Ybars: "Halte-là!"—un incident imprévu refoula sa voix dans son gosier. 
     Nogolka frappait encore sur la tombe, lorsqu’un cri étrange, une sorte de plainte aiguë et sanglotante, sortit du feuillage, au-dessus du mausolée. 
     Il y eut quelques secondes de profond silence; puis, tout l’espace que le sachem embrassait passa, coup sur coup, de l’obscurité à la lumière et de la lumière de l’obscurité. Les échos de la foudre lointaine vinrent mourir sourdement dans les branches du vieil arbre. 
     Nogolka n’était ni superstitieuse ni portée à admettre des faits surnaturels: mais n’ayant jamais entendu le cri de la chouette, elle ne savait à qui attribuer la voix qui répondait avec tant d’à-propos à la sienne. En tout cas, elle y vit un signe de salut. La confiance lui revint, une fierté sublime remplaça sur son visage, l’empreinte de la terreur. 
     Le cri de la chouette n’était pas chose nouvelle pour Saint-Ybars; mais il était superstitieux, lui, comme beaucoup de gens chez qui les passions sont plus fortes que la raison. La voix lugubre de l’oiseau nocturne, fit sur lui le même effet que l’horloge sur le condamné à qui elle annonce le moment de son exécution. Ses forces l’abandonnèrent; la honte et le mépris de lui-même l’envahirent: il pensa à ses enfants; puis, passant brusquement de la stupéfaction au désespoir: 
     "Puisque vous voulez absolument partir, dit-il, vous partirez; mais sachez-le bien: cinq minutes après que vous aurez laissé ma maison, une détonation d’arme à feu se fera entendre dans ma chambre; on accourra, et on trouvera un cadavre sur le plancher. Adieu. 
     "Ce que vous dites là est abominable, Monsieur, s’écria Nogolka; c’est la contrainte morale, c’est l’inquisition, c’est barbare, c’est lâche." 
     La moitié des paroles de Nogolka n’arrivèrent pas aux oreilles de Saint-Ybars; il s’était précipité vers la sortie. 
     Tout redevint silencieux; les roulements du tonnerre dans le lointain étaient encore si étouffés qu’ils ne troublaient en rien la tranquillité rétablie sous le sachem. Cependant, les éclaires se multipliaient et envahissaient une grande partie du ciel. Nogolka, plongée dans ses pensées, n’entendait pas la foudre, ne voyait pas les éclairs. Elle se mit à parler tout haut, comme si elle se fût adressée à des personnes présentes. "Mes chers parents, dit-elle, lorsqu’après avoir dépensé votre petite fortune, pour compléter mon instruction, vous me disiez:—Va maintenant dans le monde; tu as tout ce qu’il faut pour gagner honnêtement ton pain—vous étiez loin de soupçonner, n’est-ce pas, les dangers et les chagrins au-devant desquels vous m’envoyiez. Vous avez cru faire pour le mieux, cher père, chère mère bien-aimée: je ne vous reproche rien, soyez bénis." 
     Après avoir prononcé ces paroles, elle se dirigea vers la porte, sans même penser à arranger ses cheveux. Pélasge la suivit avec précaution; il ramassa son voile déchiré dans la lutte, et le mit sous son gilet. 
     Nogolka prit le grand chemin qui traversait les champs de cannes d’un bout à l’autre. Elle rentra par la cour de derrière. Le dogue de garde (il se nommait Cerbère), l’ayant sentie de loin, alla au-devant d’elle et appliqua amicalement son museau à sa main pendante, pour attirer son attention. Elle lui répondit par quelques caresses, et rentra. 
     Quand Pélasge vit de la lumière dans la chambre de Nogolka, il revint sur ses pas pour prendre un sentier qui conduisait au fleuve. De nombreux troncs d’arbres, saisis au passage, gisaient sur la batture; il s’assit sur l’un d’eux, aussi près que possible de l’eau, pour respirer un air plus frais. Au loin, les éclairs serpentaient sur un fond noir. Le centre de l’orage semblait se déplacer vers l’Est; jusque-là il n’était pas probable qu’il passât sur l’habitation Saint-Ybars. 

CHAPITRE XVI. 

Une mère qui se sépare de son enfant.

     Vers quatre heures, Pélasge, fatigué de réfléchir, se leva pour regagner sa chambre et essayer de dormir. Il croyait que le chapitre des étonnements et des émotions, était clos pour le reste de la nuit. Peut-être se trompait-il. 
     Il prit le chemin des charrettes. Cette voie longeait à une certaine distance l’avenue des chênes, les jardins, la maison et les cours, passait derrière le camp, et allait se perdre dans la cyprière. Une barrière courait de chaque côté, cachée presque entièrement par des chèvrefeuilles et des jasmins. Entre le chemin et la barrière il y avait un fossé, de chaque côté. Comme il n’avait pas plu depuis longtemps, les fossés étaient à sec. 
     Pélasge approchait de la maison; son intention était de passer par la cour des magnolias, comme avait fait Nogolka. Avant de rentrer, il voulut, une dernière fois, consulter le temps; il s’arrêta au bord du fossé à gauche, et regarda le ciel. Il remarqua que les nuages chassés vers le nord, depuis la veille, revenaient vers le sud, et que ceux qui étaient les plus élevés commençaient à tourbillonner. À ce dernier signe, il jugea qu’un foyer de tempête se formait au-dessus de l’habitation. Son attention fut ramenée sur la terre, par le bruit du feuillage qu’on écartait. Était-ce quelque nègre marron cherchant à voler? était-ce un animal sauvage? Dans le doute, il enjamba le fossé, s’accroupit au pied de la barrière pour mieux se cacher, et arma son fusil. Le buste d’une femme sortit lentement du feuillage; l’inconnue regarda et écouta. Ne voyant personne, n’entendant rien, elle descendit dans le fossé et traversa le chemin, ployée comme une personne qui porte un objet qu’elle veut cacher. Elle se fraya un passage dans la haie opposée, et disparut. 
     "Décidément, pensa Pélasge, c’est la nuit aux aventures." 
     Il voulut, sans perdre de temps, suivre la rôdeuse nocturne; il traversa la haie au même endroit qu’elle: mais il eut beau regarder de tous côtés, il ne vit personne. 
     "Si elle est allée du côté de la maison, se dit-il, je m’en rapporte à Cerbère; si elle s’est dirigée vers le corps de logis des domestiques, ou vers le camp, c’est moi qu’elle rencontrera." 
     Pendant qu’il marchait vers le fond de la cour, l’inconnue se dirigeait dans le sens opposé. Elle n’avait plus que quelques pas à faire pour arriver à la maison; elle s’arrêta: dans l’ombre de l’escalier qui conduisait de la galerie d’en bas à celle d’en haut, deux lumières parurent; elles brillaient comme deux billes de fer rougies au feu. Elle eut peur, et voulut rétrograder. Il était trop tard. En quatre bonds Cerbère tombait devant elle, se dressait tout droit, posait ses énormes pattes sur sa poitrine, et lui montrait ses crocs formidables. 
     D’abord, plus morte que vive, la malheureuse resta comme pétrifiée. Mais, ranimée par l’amour maternel (car c’était son enfant qu’elle serrait contre son sein), elle reprit sa présence d’esprit, et dit d’une voix aussi naturelle que possible: 
     "Cerbère, eh bien! Cerbère, que fais-tu? me mordre, Cerbère, moi, ton amie!" 
     Cerbère grogna moins fort. La femme prit confiance; elle dégagea doucement sa main droite, et la passa sur la tête du terrible dogue, toujours en répétant son nom. Cerbère se tut tout à fait; puis, après avoir senti le cou de la femme, il se remit sur ses quatre pattes. Cependant, le poil de son dos était encore hérissé. Il approcha plusieurs fois son museau des genoux de l’inconnue; alors sa queue commença à osciller. Pour compléter son examen, il passa derrière la femme et flaira ses jambes. Il ne lui en fallut pas davantage, il la reconnut; dans sa joie, il se mit à courir en décrivant de grands ronds, et en soulevant un nuage de poussière. La femme l’appela à voix basse, et mettant son index sur ses lèvres, elle répéta plusieurs fois chut! Cerbère dressa ses oreilles d’une façon significative. La femme découvrit le visage de l’enfant qui dormait. 
     "Tu vois comme il est joli, mon bébé, dit-elle; Cerbère, sens-le." 
     Le gros nez noir du dogue effleura la joue, le cou, les mains et les pieds du petit enfant. 
     "À présent, viens, ajouta la femme: doucement! doucement!" 
     Le chien imita celle qui lui parlait, il marcha à pas de loup. Elle monta l’escalier, s’arrêtant à chaque deux ou trois marches pour écouter. Tout était tranquille; pas une feuille d’arbre ne bruissait. La femme glissa plutôt qu’elle ne marcha sur la galerie d’en haut, jusqu’à ce qu’elle arrivât à la porte du milieu. Là elle ôta sa couverte, la plia en quatre, la posa sur le plancher et mit l’enfant dessus. Elle était toute tremblante; elle avait compté sur une nuit noire, et les éclairs étaient devenus si fréquents que la galerie était presque sans interruption comme en plein jour. Mais la chose pour laquelle la femme était venue, étant commencée, il fallut aller jusqu’au bout. Elle défit sa robe, et, appuyée sur ses genoux et ses mains, elle approcha son sein gorgé de lait des lèvres closes de son enfant; puis, elle le réveilla. L’enfant ouvrit les yeux en souriant, et prit le sein. Satisfait, il se rendormit. La mère pleurait; elle se séparait de son enfant, peut-être pour toujours. 
     Cerbère intrigué semblait demander l’explication de ce qu’il voyait. 
     "Mon bon Cerbère, chuchota l’inconnue, tu es étonné de me voir m’en aller seule: c’est pour le bien de l’enfant. Fais bonne garde! ne laisse approcher personne, excepté Chant-d’Oisel. Entends-tu, Cerbère? c’est pour Chant-d’Oisel, Chant-d’Oisel." 
     Cerbère se coucha aux pieds de l’enfant; la mère redescendit; en moins de cinq minutes, elle disparaissait dans les champs de cannes… 
     Cinq heures sonnaient à la pendule de Pélasge, au moment où il rentrait dans sa chambre. 

CHAPITRE XVII. 

Blanchette.

     Le jour eut de la peine à percer; une épaisse couche de nuages couvrait tout le ciel. Cependant, une petite éclaircie se fit à l’orient; la maison de Saint-Ybars fut soudainement éclairée par le soleil. L’enfant laissé sur la galerie se réveilla. Le premier objet qui frappa sa vue, fut un cardinal posé sur la rampe de la galerie. L’oiseau lissait au soleil son brillant plumage. Ce fut pour l’enfant un spectacle si beau et si intéressant, qu’il se mit à agiter ses bras et ses jambes, avec une animation telle que ses vêtements finirent par voltiger à droite et à gauche; il ne lui resta plus que sa chemise. L’oiseau, nullement effrayé de ce trémoussement et de ce désordre, se mit à siffler. Oh! alors la joie de l’enfant devint un vrai délire; joignant la voix au geste, il commença, lui aussi, son ramage. 
     Mamrie était dans la chambre de Mme Saint-Ybars; elle l’aidait à s’habiller. 
     "Nénaine, dit-elle, cé drol: vou pa tendé comme ain piti capé babiller? 
     "Mais oui, répondit la maîtresse, c’est bien le gazouillement d’un petit enfant." 
     Mamrie sortit. Mme Saint-Ybars entendit une exclamation de surprise. 
     "Nénaine! Nénaine! cria Mamrie, vini oua ki joli piti fie." 
     Mme Saint-Ybars accourut. Le cardinal s’envola. Les yeux de l’enfant en voulant le suivre dans sa fuite, rencontrèrent ceux de Mme Saint-Ybars et de Mamrie. 
     "Li tro joli! s’écria Mamrie; ga comme li gai, comme lapé ri. 
     "C’est vrai, dit Mme Saint-Ybars; elle a un petit air si aimable! vois comme elle nous tend les bras; prends-la." 
     Jusque-là Cerbère n’avait pas bougé. Quand il vit Mamrie se baisser pour prendre l’enfant, il se leva et gronda. 
     "Ki ci ça? dit Mamrie, s’adressant à Cerbère; dabor ki permette toi entré dan la mézon? cofair tapé grognin? èceque to oulé empéché moin pranne piti cila?" 
     Cerbère gronda plus fort, et montra les dents. 
     "Mamrie, prends garde, dit Mme Saint-Ybars, il est vraiment menaçant; laisse-moi essayer." 
     Mme Saint-Ybars à son tour se baissa; mais Cerbère passant ses pattes de devant par-dessus l’enfant, grogna encore et roula ses gros yeux jaunes. 
     "Que signifie tout ceci? dit Mme Saint-Ybars; Mamrie, va prévenir Monsieur." 
     En quelques minutes Saint-Ybars, ses fils, ses filles, ses gendres, ses belles-filles et plusieurs domestiques étaient sur la galerie. Cerbère se promenait d’un air redoutable autour de l’enfant; aux ordres et aux menaces de Saint-Ybars, il répondait par un aboiement furieux. 
     Nogolka s’était levée plus tard que de coutume. En sortant de sa chambre, elle entendit Démon qui appelait Chant-d’Oisel, en lui disant de venir voir quelque chose d’extraordinaire. Chant-d’Oisel accourut. Dès que Cerbère la vit, il s’arrêta, la regarda, ensuite regarda l’enfant et gémit d’une voix caressante. Chant-d’Oisel prit l’enfant. Ce fut à qui s’extasierait le plus sur l’étrange conduite de Cerbère; quant à lui, sa mission finie, il reprit tranquillement le chemin de la cour. 
     Jamais fillette à qui l’on donne une belle poupée pour ses étrennes, ne manifesta plus de joie que Chant-d’Oisel. L’enfant lui souriait, mettait ses petites mains sur ses joues, et posait ses lèvres sur les siennes. 
     Vieumaite arriva, au milieu du bruit et des commentaires qui se faisaient autour de l’enfant; on lui expliqua ce qui causait tout ce tapage. D’abord, ce fut son œil du côté triste et défiant qui regarda l’enfant; mais, en moins d’une minute, son visage tourna. 
     "Est-elle rosée! dit-il, est-elle blanchette! Oui, Mademoiselle, vous êtes bien blanchette; je prédis que vous ferez bien des conquêtes avec ce teint de lys. 
     "Grand-père, dit Chant-d’Oisel, vous avez trouvé son vrai nom; on l’appellera Blanchette. 
     "Va pour Blanchette," répondit Vieumaite. 
     Il y avait quatre heures que Mademoiselle Blanchette n’avait tété; elle se mit tout à coup à faire une mine triste et larmoyante. Une des brus de Saint-Ybars allaitait, en ce moment même, un gros garçon; elle le donna à Mamrie, et mit Blanchette à sa place. Blanchette suça tout son soûl. Quand elle eut fini, elle sourit si gracieusement que plusieurs voix dirent en même temps: 
     "Est-elle gentille!" 
     La jeune femme qui venait de lui donner le sein, regarda son mari, et dit: 
     "J’ai envie de l’adopter. 
     "Comme tu voudras, chère amie; adoptons-la. 
     "Je serai sa marraine, s’écria Chant-d’Oisel en battant de mains. 
     "Et moi son parrain," dit Démon. 
     Il n’y avait plus qu’une personne dans la maison qui ne sût pas ce qui se passait, c’était Pélasge; il dormait. La cloche du déjeuner le réveilla. Il eut d’abord un peu de peine à se reconnaître, en se voyant tout habillé; le sommeil l’avait surpris dans son fauteuil. N’aimant pas à se faire attendre, il se hâta de plonger sa figure dans une cuvette d’eau fraîche et d’arranger ses cheveux. Il descendit par la galerie de devant. En bas il rencontra Vieumaite, que Mme Saint-Ybars essayait de retenir à déjeuner; une affaire importante appelait le vieillard sur une habitation distante de trois lieues; il s’excusa de ne pouvoir rester: on l’attendait, il avait donné sa parole. Il emportait sa valise et faisait une absence de trois jours. Mme Saint-Ybars en eut du regret; elle avait remarqué que son mari avait l’air plus sombre et plus maussade que jamais; elle espérait que la présence du père réprimerait la mauvaise humeur du fils. Elle rentra en levant les yeux au ciel, et en soupirant. 
     Vieumaite, en peu de mots, apprit à Pélasge l’événement du matin. À son tour Pélasge lui parla de la femme vue par lui sur le chemin des charrettes. 
     "Je crois avoir le mot de l’énigme, dit Vieumaite: je sais pertinemment qu’une famille de petits blancs, à six milles d’ici, a donné l’hospitalité, moyennant finance, à une jeune demoiselle de la Nouvelle-Orléans compromise par un étranger qui s’est enfui. C’est probablement elle, ou quelque femme à son service, que vous avez rencontrée. Enfin, qu’importe? on nous a donné l’enfant, nous le gardons. C’est une charmante petite fille, vous allez voir, Adieu; je n’ai pas trop de temps devant moi, l’état de l’atmosphère est toujours bien menaçant." 
     Tout en parlant, Vieumaite, aidé par le jeune nègre qui l’accompagnait toujours, s’était remis sur sa selle. 
     "Je vois que vous avez pris vos précautions, dit Pélasge, en posant sa main sur un manteau bouclé derrière la selle. 
     "Il est bien vieux, répondit Vieumaite, mais il est encore utile. Vous ne sauriez croire combien j’y suis attaché. Nous avons vu bien des pays ensemble, supporté plus d’une averse, dormi à la belle étoile en Italie, en Espagne, en Grèce, en Asie Mineure." 
     Le cheval de Vieumaite piaffait d’impatience, l’approche de l’orage le rendait nerveux. 
     "En route!" dit Vieumaite, en effleurant de l’éperon le flanc de son cheval. 
     Le bouillant animal hennit de joie, et partit avec la rapidité de la flèche. 





Allez aux chapitres 18-21

Retour à la page d'accueil de L'Habitation St-Ybars

Retour à la bibliothèque Tintamarre