|
|
L'Habitation St-Ybars
Alfred Mercier
Deuxième Partie
Chapitre 18 - Chapitre 19
- Chapitre 20 - Chapitre 21
CHAPITRE XVIII.
L’Ouragan.
À huit heures on ne voyait plus un rayon
de soleil; le jour était terne et triste. Aucun oiseau ne traversait
l’espace, pas un insecte ne criait dans l’herbe ou sur les arbres; dans
le silence morne, les petites grenouilles vertes seules s’appelaient et
se répondaient de leur voix grêle, heureuses qu’elles étaient
de sentir approcher l’orage. La cime des arbres les plus élevés
commençait à frissonner; une pluie d’une finesse extrême,
légère comme la fumée, ondoyait dans l’air plutôt
qu’elle ne tombait.
Un second coup de cloche appela la famille
dans la salle à manger. Le commencement du repas fut silencieux.
Saint-Ybars paralysait toute expansion, tant son visage était renfrogné
et menaçant; il ressemblait à l’ouragan qui maintenant avançait
rapidement.
Mme Saint-Ybars était inquiète
et gênée; elle servait mal. Son mari lui reprocha sa maladresse
en termes amers et sarcastiques. Nogolka mangeait du bout des lèvres.
M. de Lauzun, attentif au moindre signe de Saint-Ybars, le servait avec
un redoublement d’obséquiosité; car, autant il était
impertinent envers Mme Saint-Ybars, autant il craignait son maître.
Aussi méchant que poltron, il se réjouissait intérieurement
de la scène qu’il voyait venir. Lagniape était près
de la porte cintrée du milieu donnant sur la cour.
Mme Saint-Ybars, en passant une assiettée
de court-bouillon, en laissa tomber sur la nappe. Son mari la railla dans
un langage, qui, dur au début, devint progressivement grossier et
même injurieux. Elle fit un mouvement pour se retirer; mais, se ravisant,
elle reprit sa place et se tut. Ses filles et ses brus rougissaient; les
hommes se regardaient, peinés mais irrésolus. Chant-d’Oisel
pleurait; Démon dévorait ses larmes.
La résignation de Mme Saint-Ybars,
au lieu de calmer son mari comme elle l’espérait, le rendit furieux;
il lui jeta une épithète si insultante, qu’elle cacha son
visage dans ses mains. Tous les convives, excepté Mlle Pulchérie,
cessèrent de manger. Il y eut quelques secondes d’un silence effrayant;
il n’était interrompu que par des coups réguliers venant
de la cour: un nègre coupait du bois pour la cuisine.
Soudain Démon, le poing serré,
le visage en feu, frappe sur la table et s’écrie:
"Eh bien! non, je ne veux pas! c’est injuste."
On se regarda, et on regarda Saint-Ybars;
une même anxiété étreignait toutes les poitrines.
Saint-Ybars fixant ses yeux sur Démon,
lui dit d’un ton glacial:
"Qu’est-ce que Monsieur ne veut pas?
"Je ne veux pas qu’on avilisse ma mère,
répond le jeune garçon.
"Sortez de table! crie Saint-Ybars en se dressant
de toute sa hauteur.
"Démon, mon enfant, obéis, dit
Mme Saint-Ybars d’une voix suppliante?
"J’obéis, maman."
Saint-Ybars, montrant une des portes vitrées
qui regardaient la cour, dit à Démon:
"À genoux, là!
"À genoux, moi! à genoux, parce
que je prends la défense de ma mère!…j’aime mieux mourir.
"C’est ce que nous allons voir," dit Saint-Ybars
avec un ricanement sauvage.
Et se tournant vers M. de Lauzun:
"Allez me chercher la baleine."
Un frisson d’horreur passa sur tous les cœurs.
M. de Lauzun, le sourire sur les lèvres,
partit comme un éclair et revint de même.
Saint-Ybars prit la baleine, et répéta:
"À genoux!
"Non, répondit fièrement l’enfant;
on se met à genoux devant Dieu seul."
Saint-Ybars marcha vers son fils. La colère
le rendit hideux; il fit horreur et pitié à Pélasge.
"Pour la dernière fois, hurla-t-il,
à genoux."
Démon était affreusement pâle,
mais résolu; il répondit en relevant la tête:
"Non!"
La baleine siffla, et deux fois le cingla
entre la tête et l’épaule. Il tint bon; la douleur remplit
ses yeux de larmes, mais il eut le courage de n’en pas laisser tomber une
seule.
"Te mettras-tu à genoux cette fois?
demanda le père d’une voix qui tenait plus de la bête féroce
que de l’homme.
"Moins que jamais!" répondit Démon.
Pélasge se leva, et se mettant entre
le père et le fils:
"De grâce, Monsieur, dit-il, revenez
à vous; ce que vous faites là est horrible; il y a d’autres
manières de punir plus dignes de vous et de votre fils.
"Ah! vous voulez me donner des leçons,
à moi aussi," cria Saint-Ybars avec un rire chevrotant.
Et, employant avec intention le terme dont
on se sert en Louisiane pour chasser les chiens, il ajouta:
"Passez!"
Pélasge sentit l’outrage, mais il se
contint.
"Passez! vous dis-je, vociféra Saint-Ybars
en secouant sa baleine; sinon, je vous coupe la figure."
Nogolka courut se mettre entre les deux adversaires.
Pélasge l’écarta doucement.
"Non, Monsieur, dit-il, vous ne le ferez pas:
vous savez bien que si vous étiez assez malheureux pour vous oublier
à ce point, il faudrait que l’un de nous deux disparût de
ce monde.
"Une menace! un duel! dit Saint-Ybars; est-ce
que par hasard vous avez la prétention de m’intimider, Monsieur
le maître d’école? m’intimider, moi qui ai entendu quatre
fois, dans mes duels, la balle d’un pistolet siffler en effleurant mon
corps!
"Laissez là cette vanterie, Monsieur,
riposta Pélasge; moi, pendant les quatre jours que j’ai combattu
sur les barricades, à Paris, je n’ai pas compté les balles
qui sifflaient à mes oreilles; c’eût été trop
long; j’ai pris note seulement de celles qui ont pénétré
dans mes chairs.
"Eh bien! tes chairs en recevront une de plus,
brave des braves," dit Saint-Ybars.
La baleine décrivit un cercle; mais
Nogolka, plus prompte qu’elle, se précipita sur Pélasge,
pour le couvrir de son corps. Ce fut elle qui reçut le coup, à
la tête et à la nuque. Son peigne vola en plusieurs morceaux;
ses cheveux, tachés de sang, couvrirent ses épaules et son
dos. Pélasge essaya vainement de se dégager; l’amour secret
de Nogolka pour lui, donnait aux bras dont elle l’enveloppait une force
surhumaine.
Saint-Ybars, rendant Démon responsable
du sang qui coule, revient sur lui comme le tigre sur la proie qui croit
lui échapper. Mais Chant-d’Oisel, encouragée par l’exemple
de Nogolka, court à son père, sans qu’il la voie, lui arrache
la baleine et fuit sur la galerie de devant. Saint-Ybars saisit Démon
au col de sa chemise et, le menaçant de son poing, lui répète
l’ordre de se mettre à genoux. Un non énergique porte
la colère de Saint-Ybars à son paroxysme; elle devient de
la folie furieuse. Le malheureux enfant est frappé plusieurs fois
à la figure. Au même instant la tempête prévue
par Vieumaite, arrive. Un vent terrible secoue toute la maison; les portes
et les fenêtres battent avec violence; en haut, en bas, partout les
vitres cassées tombent comme un grêle de verre; les détonations
de la foudre, partant de trois foyers différents, entourent l’habitation
d’un cercle de feu.
Lagniape a rampé jusque sur la galerie,
du côté de la cour; là, étendant ses bras inégaux
vers Mamrie, elle crie:
"Au secours, Mamrie! yapé tué
vou piti.
"Tué mo piti! s’écrie Mamrie,
ki céléra qui osé fé ça?"
Pour tout vêtement, Mamrie, en ce moment,
a sa chemise et un jupon; elle est nu-pieds. Elle court au nègre
qui coupe du bois, prend sa hache, et se précipite dans la salle
à manger.
"Ki apé tué mo piti?" dit-elle
en levant sa hache.
Puis, elle parcourut la pièce d’un
regard rapide: à peine a-t-elle vu Démon secoué par
son père contre une porte, qu’elle bondit vers Saint-Ybars:
"Largué mo piti, dit-elle; si vou pa
largué li, aussi vrai que yé pélé moin Mamrie,
ma fende vou la tête!"
Saint-Ybars lui jette un regard de mépris,
et se retourne pour frapper son fils. Démon veut soustraire à
un nouveau coup son visage déjà meurtri; son front rencontre
un des battants de la porte violemment poussé par le vent; un fragment
de vitre le blesse entre les sourcils; le sang coule.
Mme Saint-Ybars a poussé un cri; elle
se jette au-devant de Mamrie. Mais Mamrie la voit venir; elle comprend
qu’elle n’aura pas le temps d’attaquer Saint-Ybars corps à corps.
Elle change subitement de tactique, recule obliquement de trois pas, élargit
sa base de sustentation, et lance sa hache à la tête de Saint-Ybars.
Un cri d’épouvante sort de toutes les poitrines; M. de Lauzun seul
n’a pas fait entendre sa voix; il est pâle comme un moribond, il
est sur le point de perdre connaissance. Le tranchant de la hache a passé
comme un éclair devant les yeux de Saint-Ybars, et est allé
s’enfoncer dans un magnolia de la cour.
Stupéfait, la bouche béante,
Saint-Ybars regarde Mamrie; chacun se demande ce qu’il va faire. Son bras
gauche est tendu comme une barre de fer; ses doigts crispés tiennent
toujours la chemise de Démon. Mme Saint-Ybars, avec une grande présence
d’esprit, profite de ce temps d’arrêt. Comme beaucoup de mères
de famille, elle porte toujours des ciseaux suspendus à sa ceinture;
elle coupe la chemise de Démon entre son cou et le poing de son
père.
"Échappe-toi!" dit-elle tout bas.
Démon a disparu. Son père se
retourne; sa physionomie change; il ressemble à un homme à
moitié réveillé, qui est encore en face des images
d’un rêve horrible. Enfin, il se recueille, ressaisit ses pensées,
ordonne à M. de Lauzun d’appeler Sémiramis. La terrible vieille
accourt avec son inséparable baleine; son fils, le bon Salvador,
instruit de ce qui vient de se passer, la suit, navré de chagrin.
"Alà moin, dit Sémiramis.
"Mettez cette femme aux ceps," dit Saint-Ybars
en montrant Mamrie.
Sémiramis saisit Mamrie par le bras:
"To marché drette, ou sinon….dit-elle
de sa voix rauque et en agitant sa baleine.
"Vou pa besoin serré moin comme ça,
remarque Mamrie; ma marché san ça, mo pa envie parti couri
marron. Mo connin ça mo mérité; la mor pa fé
moin peur."
Un des pigeonniers de la cour, solidement
bâti en briques, contenait une chambre qui par occasion servait de
prison. Un bloc en bois de chêne, percé de deux trous, était
fixé au plancher; il se composait de deux parties, l’une posée
sur l’autre, la partie supérieure étant mobile et à
charnière. Sémiramis, ayant soulevé la partie supérieure
du bloc, ordonna à Mamrie de s’asseoir sur le plancher, d’allonger
ses jambes et de les poser sur les demi-lunes de la moitié inférieure.
Cela fait, elle rabattit la moitié supérieure, et l’immobilisa
sur l’autre au moyen d’un cadenas qu’elle ferma à double tour.
"Asteur, dit-elle, to gagnin tou plin tan
pou zonglé, jisca jour là yé pende toi." Mamrie ne
répondit pas. Sémiramis referma la porte du pigeonnier, laissant
la prisonnière à ses réflexions
CHAPITRE XIX.
La Fuite.
Nogolka entraîna Pélasge dehors;
Mme Saint-Ybars, ses filles, ses brus, les maris des unes et des autres,
quittèrent la salle à manger. Mlle Pulchérie resta
seule avec Saint-Ybars.
"Allons, cousin, dit-elle, remettez-vous à
table, vous êtes bien bon de faire tant de mauvais sang pour un enfant
qui désobéit et une esclave qui se révolte; vous ne
manquez pas de moyens pour ramener l’un et l’autre à la raison."
Saint-Ybars reprit son siège, mais
ne mangea pas. Mlle Pulchérie acheva son repas, sans pouvoir arracher
une parole à son cousin. Elle se retira, en haussant les épaules.
Les domestiques disparurent sans bruit, comme des ombres. Il pleuvait à
torrents; la foudre gronda sans discontinuer pendant cinquante-cinq minutes.
Les nuages commencèrent enfin à disparaître, les uns
entièrement dissous, les autres chassés par le vent qui soufflait
toujours avec violence. On avait fermé les portes et les fenêtres;
la maison tremblait; les rugissements prolongés et plaintifs de
l’ouragan pénétraient dans la demi-obscurité des appartements,
par toutes les fentes et par les trous des serrures. Saint-Ybars écoutait
la voix sinistre de la tempête; il lui semblait, par moments, qu’elle
articulait des menaces et des prophéties de malheur.
Nogolka conduisit Pélasge en haut,
sur la galerie de devant, le plus loin possible de Saint-Ybars. Elle s’abrita
avec lui derrière une colonne; ses longs cheveux blancs tachés
de sang, étaient soulevés par le vent et s’éparpillaient
dans l’air comme l’écume du flot qui se brise contre un rocher.
Dans la crainte que Pélasge ne lui échappât, elle le
tenait encore par le cou et la main.
Dans tout ce fracas physique et moral, au
milieu même de la combinaison de la colère de Saint-Ybars
avec la fureur de l’ouragan, Nogolka avait eu un instant de bonheur; elle
avait protégé celui qu’elle aimait, elle l’avait serré
contre sa poitrine, sa figure avait touché la sienne, elle avait
mêlé son souffle avec le sien.—O cœur humain, que d’étranges
secrets dans tes abîmes!—Nogolka avait senti, pour la première
fois, ce que quelques secondes fugitives peuvent apporter d’émotion
profonde, de ravissement délicieux à une âme pure et
aimante comme la sienne. Elle ne s’était pas aperçue du coup
de baleine de Saint-Ybars; elle ne savait pas qu’elle était blessée,
que son sang avait coulé; elle était heureuse; elle ne se
demandait pas encore si l’altercation entre Pélasge et Saint-Ybars
n’aurait pas de suites; non, elle n’y pensait pas, elle regardait l’ouragan,
elle souriait.
Le vent, soufflant d’abord en ligne droite,
avait couché presque toutes les barrières. Ensuite, il s’était
mis à tourbillonner. Le feuillage des chênes de l’avenue s’agitait
dans tous les sens, comme une crinière de lion furieux; il en sortait
un mugissement entrecoupé de craquements; d’énormes branches
tombaient, arrachant et entraînant d’autres branches. L’avenue était
jonchée de débris, comme si l’on avait fait un abattis pour
barrer le passage.
Toute la nuit le fleuve avait charrié
des arbres arrachés à ses rives. Dès le petit jour,
l’économe avait détaché vingt-cinq hommes pour saisir
ce bois au passage. Ils étaient occupés à ce travail,
quand les approches de l’ouragan les forcèrent à se mettre
à l’abri, sous le hangar du wharf.
Nogolka, tranquillisée, rendit enfin
à Pélasge la liberté de ses mouvements. Ils commencèrent
à échanger des réflexions sur l’épouvantable
scène qui venait d’avoir lieu, et sur le sort probable réservé
à Mamrie. Pélasge s’arrêta au milieu d’une phrase:
il lui semblait entendre, malgré le tapage des arbres, des clameurs
dans le lointain. Nogolka écouta aussi. Des cris arrivèrent
distinctement jusqu’à eux. Ils aperçurent plusieurs nègres
qui venaient du fleuve, en courant et en donnant des signes d’alarme. Salvador,
qui causait avec sa mère sur la galerie d’en bas, alla au-devant
des nègres, pour s’informer de ce qui se passait. On lui raconta
que Démon s’était emparé du petit esquif, pour traverser
le fleuve; que surpris par le coup de vent, et emporté tantôt
par le courant, tantôt par les contre-courants, tout ce qu’il pouvait
faire maintenant était de lutter encore un peu contre les grosses
vagues qui l’enveloppaient de toutes parts, et qui, infailliblement, allaient
l’engloutir.
Aux cris des nègres, Saint-Ybars avait
ouvert une porte. Salvador lui annonça l’affreuse nouvelle.
"Mon enfant est perdu, et j’en suis la cause,
s’écria Saint-Ybars désespéré; c’est Dieu qui
me punit.
"Allons, Saint-Ybars, dit Salvador, laissez-là
cette idée malheureuse d’un Dieu se vengeant du père sur
le fils innocent. Allons, soyons des hommes; volons au secours de l’enfant."
"Tu as raison, Salvador; fais seller Castor
et Pollux."
Castor et Pollux étaient les deux meilleurs
chevaux de l’habitation. En quelques minutes, ils furent prêts. Saint-Ybars
et Salvador prirent le chemin des charrettes. Peu après eux, un
tilbury emportait Pélasge et Sémiramis.
Mme Saint-Ybars avait une sœur veuve, dont
l’habitation était située de l’autre côté du
fleuve. Cette dame avait toujours témoigné une grande affection
aux enfants de Saint-Ybars, surtout à Démon et à Chant-d’Oisel.
Démon, dans son désespoir et son humiliation, avait résolu
de fuir pour toujours la maison paternelle, et de demander un asile à
sa tante. Il avait sauté dans un petit esquif fait pour être
manœuvré par un seul homme, et, sans s’inquiéter de l’état
du temps, il avait gagné le large.
La pluie ayant cessé, les nègres
chargés d’arrêter les bois de dérive, étaient
revenus sur la levée; mais il ne fallait pas songer à reprendre
l’ouvrage. Le vent soufflait toujours avec force; le fleuve, soulevé
comme une mer intérieure, déferlait en vagues énormes
et rapides; ses rives étaient frangées d’une écume
qui jaillissait plus haut que la levée. Sous la triple impulsion
du vent, du courant et des remous, les flots s’entrechoquaient et s’enchevêtraient
les uns dans les autres. Les bois de dérive bondissaient comme les
pièces d’un radeau disloqué, ceux-ci entraînés
par le courant central, ceux-là rebroussant chemin dans les contre-courants,
d’autres pivotant comme des roues horizontales.
Les nègres regardaient avec terreur
l’esquif de Démon, s’attendant à chaque instant à
le voir sombrer.
Tout jeune qu’était Démon, et
malgré la vivacité de son caractère, il avait du sang-froid.
Seul, aux prises avec un danger compliqué, il lui opposait une résistance
raisonnée et énergique; il ne pensait pas à la mort;
il venait d’être baleiné comme un esclave, il était
humilié, déshonoré, il fuyait pour cacher sa honte;
il n’avait qu’une idée, mettre ce grand fleuve entre lui et l’habitation
de son père.
Les nègres tressaillirent à
la voix de Saint-Ybars.
"Misérables! s’écria leur maître;
vous êtes là comme des bûches; vous n’allez pas au secours
de mon fils!"
Et il donna l’ordre que quatre d’entre eux
descendissent dans un canot. Pour eux c’était aller à une
mort certaine; leur maître, se dirent-ils, n’avait pas le droit d’exiger
cela d’eux; ils s’enfuirent.
"Ne perdons pas de temps, dit Salvador; nous
pouvons nous passer de ces capons."
Ils entrèrent dans un esquif à
deux avirons; Saint-Ybars saisit le gouvernail, Salvador rama.
Les nuages étaient revenus, ils passaient
par groupes serrés; malgré leur masse compacte, ils filaient
rapidement vers le nord. L’air était chaud, le jour sombre, l’eau
d’un jaune sale.
La sueur ruisselait sur la figure de Salvador;
sa chemise était collée à son corps.
"Saint-Ybars, dit-il, coupez ma chemise, elle
me gêne."
En quelques coups de canif, Saint-Ybars débarrassa
Salvador. Alors, celui-ci rama avec un surcroît de vigueur; il luttait
contre un contre-courant, qui menaçait de le rejeter bien loin de
Démon.
Le soleil, complètement voilé
jusque-là, passa entre deux amas de nuages, et tomba en plein sur
le buste cuivré de Salvador. La lumière dans la tempête,
c’est l’espérance. Saint-Ybars sentit son cœur bondir de joie.
"Courage, Salvador, s’écria-t-il, courage!
nous approchons. Salvador, sauvons mon enfant; sinon, je ne rentrerai pas
à la maison; le fleuve emportera aussi mon corps privé de
vie.
"Nous le sauverons," répondit Salvador
avec le calme de la confiance.
Malheureusement, le canot était retardé
par les bois de dérive; pour les évite, Saint-Ybars était
obligé de naviguer tantôt à gauche.
Un sycomore tout entier, flottant transversalement,
arrivait sur Démon. Saint-Ybars vit le danger, et frémit.
L’arbre était le plus long et le plus gros de cette espèce
qu’il eût jamais vu. Non seulement le sycomore roulait sur lui-même,
mais il exécutait un mouvement de bascule qui faisait monter alternativement
ses branches et ses racines.
Saint-Ybars signala le péril à
Salvador.
Les deux canots étaient à peu
près sur la même ligne, celui de Démon cependant un
peu en amont.
Le tronc du sycomore approchait, lentement
en apparence, mais avec une puissance redoutable; d’un côté
les racines, de l’autre les branches tournaient, moitié dans l’air
moitié dans l’eau, comme deux grandes roues hydrauliques.
Salvador, mesurant d’un coup d’œil la distance
qui lui séparait de Démon, dit à Saint-Ybars:
"Criez-lui de naviguer vers nous.
"Démon, mon enfant, cria Saint-Ybars,
navigue vers nous, viens.
Démon entendit; mais il secoua la tête,
et rama en désespéré.
Saint-Ybars cria de nouveau.
"Laissez-moi, répondit l’enfant, laissez-moi;
je veux m’en aller."
Le sycomore arrivait, majestueux dans sa masse,
impitoyable dans sa force. Ses racines sortaient de l’eau, du côté
de Démon, et montaient dans l’air comme des griffes gigantesques
et menaçantes.
Les nègres, ramenés par cette
curiosité fébrile que provoque le spectacle du danger, s’étaient
groupés sur le rivage et regardaient. Pélasge courut à
eux, et les engagea, en leur montrant la chaloupe attachée près
du wharf, à venir avec lui au secours des deux canots. Ils restèrent
impassibles.
Sémiramis, à son tour, parut
sur la levée; elle entendit les vaines supplications de Pélasge.
Elle arriva sur les nègres comme la foudre. Avant qu’ils eussent
le temps de se reconnaître, elle en saisit un au collet, et le frappant,
coup sur coup, de sa terrible baleine, elle le poussa vers la chaloupe.
"Canaille! capon sans pareil! ma fé
vouzot marché, moin," cria-t-elle.
Un jeune nègre sur qui elle se précipitait,
tendit les bras pour parer les coups.
"Man Miramis, dit-il tremblant et effaré,
pa taillé moin! ma obéi.
"Ta obéi encor mieu avé ça,"
répliqua la vieille en lui appliquant un coup qui le fit hurler
de douleur.
Le jeune nègre sauta dans la chaloupe.
Quatre autres nègres s’empressèrent
de rejoindre les deux premiers.
Sémiramis entra dans la chaloupe. Pélasge
prit la barre.
En quelques secondes six avirons plongeaient
dans l’eau, et l’embarcation s’éloignait. Chaque fois que la proue
fendait une vague, une pluie d’écume arrosait les nègres.
Alors, la voix impérieuse et rauque de Sémiramis criait:
"Hardi là! ramin, ramin for!"
Il s’agissait pour la vieille négresse
de sauver d’abord son fils, ensuite Saint-Ybars le chef d’une grande famille
et son enfant. De temps en temps elle se levait pour mieux voir. Salvador
la reconnut. Le courage et le dévouement de sa vieille mère
agirent sur lui comme un cordial. Malgré tous les efforts qu’il
avait déjà faits, il rama avec plus d’énergie. Saint-Ybars
s’en réjouit. Ils approchaient. Il n’y avait plus qu’une chose à
faire, c’était que Démon se laissât dériver:
on le recueillait, et tous trois ensemble on fuyait le sycomore. Mais Démon,
dans son chagrin désespéré, ne voulait pas cela; il
eût préféré cacher sa honte au fond du Mississippi.
Il redoubla de vigueur, lui aussi. Il n’avait plus que quelques coups d’aviron
à donner, pour sortir du courant central, lorsqu’une grosse vague
souleva son esquif comme une plume. Quand elle s’abaissa, l’esquif continua
de monter dans l’air; il était pris dans les racines du sycomore.
Démon ne perdit pas sa présence
d’esprit: s’il restait dans l’esquif, ou celui-ci l’entraînait sous
l’eau, ou ils étaient précipités ensemble, en tournant,
d’une hauteur de sept à huit mètres, au risque pour Démon
de se fracturer un membre. Il sortit de l’embarcation, se mit à
califourchon sur une des branches de la racine, et gagna rapidement l’extrémité.
Là, il attendit. Le mouvement rotatoire du sycomore s’arrêta;
mais le mouvement de bascule continuait; Démon était alternativement
soulevé dans l’air et plongé dans l’eau. Salvador sortit
enfin du courant central, et entra dans un contre-courant qui le poussait
vers Démon.
L’arbre se remit à tourner. L’esquif
et les avirons tombèrent avec fracas; Démon montait dans
l’air comme un brin de paille collé à une roue.
Saint-Ybars frémit.
"Démon, mon fils, mon enfant chéri,
cria-t-il, je t’en supplie, jette-toi à la nage, viens à
nous."
L’enfant ne dit rien! le sycomore roulait
toujours.
Saint-Ybars s’agenouilla sur le bord du canot,
et joignant les mains:
"Démon! Démon! dit-il, je te
le demande à genoux"
L’enfant ne s’obstina plus, son cœur était
touché. Il s’accroupit, tendit les jarrets, s’élança
et glissa à la surface de l’eau. Il était robuste et nageait
bien.
Au moment où Démon se jetait
à l’eau, la voix de Sémiramis parvint jusqu’à Saint-Ybars
et Salvador. Elle excitait toujours les rameurs; mais ils n’avaient plus
besoin de l’être; le moment de la peur était passé.
L’un d’eux entonna un chant de travailleurs; ses camarades répondirent
en chœur. Ces hommes, tout à l’heure si pusillanimes, étaient
maintenant fiers d’être aux prises avec le danger; dans leur mépris
exalté de la mort, ils déployèrent une vigueur prodigieuse.
Démon n’était plus séparé
que par trois vagues du canot de son père, lorsqu’il se sentit arrêté
par une force qui le poussait en arrière et le tirait en bas; ses
mouvements se ralentirent, il commença à tourner. Saint-Ybars
poussa un cri.
"Il est dans un remous!" dit-il.
Oter sa redingote et ses bottes, et se jeter
à l’eau, ce fut pour le père l’affaire de deux secondes.
Le tourbillon dans lequel était Démon le ramenait vers le
courant du milieu. Saint-Ybars, soulevé par une vague, vit son fils
tourner comme une toupie et disparaître. Il plongea. Salvador cessa
de ramer; il ne se servait plus de ses avirons que pour se maintenir dans
une bonne position. Il eut un moment d’horrible anxiété;
il regardait partout, et ne voyait que l’eau montant et retombant tumultueusement.
Tout à coup il s’entendit appeler; il se retourna et vit Saint-Ybars
tenant Démon d’une main, nageant de l’autre.
Le père, pour ramener son fils du gouffre,
avait épuisé ses forces.
"Salvador, cria-t-il, sauve l’enfant; fais
mes adieux à la famille.
"Démon, cher enfant, ajouta-t-il à
demi-voix, pardonne à ton père, embrasse-moi; nous allons
nous séparer.
"Mon père, répondit Démon,
un fils n’a pas à pardonner; il aime son père, il oublie;
je veux mourir avec vous.
"Démon, obéis, reprit Saint-Ybars
d’une voix haletante, songe à ta mère, à tes frères,
à tes sœurs."
Il n’en put dire davantage, il enfonçait,
il étouffait; il saisit Démon des deux mains et leva les
bras, pour le tenir au-dessus de l’eau. Il nageait encore des pieds, pour
descendre aussi lentement que possible, afin de donner à Salvador
le temps de venir.
Au cri de Saint-Ybars, Salvador s’était
précipité dans le fleuve. Il nageait comme un phoque. Démon,
lâché par son père, avait à peine assez de force
pour se maintenir à la surface. Salvador le saisit à temps,
et le mit à cheval sur ses reins. À peine cela était-il
fait, qu’ils entendirent un choc violent; une grosse vague qui était
devant eux, s’entr’ouvrit en écumant, la chaloupe bondit à
leur rencontre.
Salvador, gardant toujours son sang-froid,
cria:
"Que chacun reste à son poste."
Il saisit la lisse de sa main de fer, et dit
à Démon:
"Peux-tu entrer tout seul?
"Oui.
"Entre."
Démon entra.
"Maintenant, ajouta Salvador, regardez partout."
Saint-Ybars avait essayé, dans un suprême
effort, de remonter à la surface. Ses mains et la moitié
de ses bras s’agitèrent hors de l’eau; ses mouvements étaient
moins ceux d’un nageur que d’un agonisant.
"Hourra! cria un nègre, alà
li, là, là!
"Je vois, dit Salvador; suivez-moi."
Avant qu’il eût franchi la moitié
de la distance qui le séparait de Saint-Ybars, celui-ci était
saisi par le courant central et dérivait rapidement. Salvador entra,
lui aussi, dans le grand courant. Il coupait l’eau avec tant de vigueur
et filait avec tant de vitesse, que personne ne douta plus du salut de
Saint-Ybars. Sémiramis regardait son fils avec fierté. On
ne voyait plus que les mains de Saint-Ybars; à leur tour, elles
disparurent: Salvador plongea.
Sémiramis donna l’ordre à deux
rameurs de rentrer leurs avirons, et de la tenir debout sur leur banc;
elle dit aux autres de dériver doucement. Elle avait confiance en
son fils; elle connaissait sa vigueur et son sang-froid. Mais les forces
de l’homme le plus robuste s’épuisent; la puissance de l’eau reste
la même, infatigable, inexorable. Il y eut un moment de cruelle attente,
et qui parut bien long à la vieille mère. Elle n’en laissa
rien paraître; si elle savait commander à elle-même.
Une échappée de soleil éclairait
l’eau entre la chaloupe et la rive gauche. Sémiramis vit le buste
de son fils surgir dans la zone de lumière; à côté
de la figure bronzée de Salvador, apparut la figure pâle de
Saint-Ybars.
Sémiramis descendit, en disant:
"Alà yé!"
Et s’adressant à Pélasge:
"Monsieur Pélasge, ajouta-t-elle, vous
voyez où c’est éclairé là-bas?
"Oui, man Miramis.
"Ils son là, dépêchons-nous."
Tous les rameurs comprirent la nécessité
de ne pas perdre une seconde; la chaloupe avança comme une mouette
qui vole en rasant les flots. Elle entra en étincelant dans la zone
lumineuse. Il en était temps, les forces de Salvador l’abandonnaient.
Au commandement de Sémiramis, un nègre le saisit, un autre
prit Saint-Ybars. Salvador fit une petite pause pour respirer; puis, il
entra dans la chaloupe. Saint-Ybars, privé de connaissance, fut
couché sur le dos. Démon, le croyant mort, se pencha sur
lui en sanglotant et couvrit son visage de baisers. Pélasge donna
la barre à Salvador, pour s’occuper de Saint-Ybars. Il posa sa main
sur la poitrine du noyé:
"Son cœur bat encore, dit-il; courage, Démon!
nous ramènerons votre père à la vie. Ne pleurez plus,
aidez-moi."
Pélasge savait ce qu’il y a à
faire en cas d’asphyxie par submersion; il se mit immédiatement
à la besogne, en recommandant toutefois que l’on regagnât
le rivage le plus promptement possible.
La voix rude et impérieuse de Sémiramis
s’éleva:
"Zot tendé? dit-elle aux rameurs, cé
pa tan pou zonglé, non! ramin, ramin, ramin! can nou rivé,
chakenne a gagnin ain bon cou ouiski."
Toute la famille Saint-Ybars et quelques étrangers
attendaient sur le wharf. Quand on vit Pélasge agiter son mouchoir
en signe de triomphe, des clameurs de joie lui répondirent.
Au moment où la chaloupe abordait,
le sycomore disparaissait dans le lointain.
CHAPITRE XX.
Repentir et Réconciliation.
Quand Saint-Ybars reprit ses sens, il était
dans le pavillon du wharf; tous les membres de la famille l’entouraient.
L’ouragan était passé; tout était tranquille; on n’entendait
que le clapotement ordinaire de l’eau sous le wharf. Parmi les personnes
présentes était le médecin de l’habitation; il recommanda
à Saint-Ybars de ne pas parler, et il lui fit prendre toutes les
dix minutes une cuillerée de vin de Madère.
Huit esclaves, mis à la disposition
du médecin, attendaient ses ordres. Saint-Ybars avait été
placé sur un lit de repos. Deux traverses furent passées
sous la couchette, et quatre nègres l’enlevèrent; les quatre
autres suivirent, pour relayer leurs camarades. Toute la famille suivit
la civière, à pied, silencieuse, recueillie. Démon,
pansé par le médecin, portait un bandeau; il tenait sa mère
par la main. À côté de lui marchait Chant-d’Oisel.
Il avait l’air grave et pensif; sa sœur était abattue, ses yeux
portaient encore la trace de ses larmes.
À quelque distance, derrière
le cortège des parents, Nogolka et Pélasge marchaient ensemble,
lui calme et réfléchi comme toujours, elle horriblement triste.
La grande avenue étant encombrée
de débris, on prit le chemin des charrettes. Au moment d’arriver,
Pélasge parlant à voix basse, demanda à Nogolka ce
qu’elle pensait de l’affreuse journée qui finissait.
"J’ai de bien noirs pressentiments, répondit-elle;
le malheur est entré aujourd’hui dans cette maison; je crois qu’il
n’est pas près d’en sortir."
Dans la soirée, Saint-Ybars fit appeler
Pélasge, et lui dit en présence de sa famille:
"On m’a appris, Monsieur, tout ce que vous
aviez fait pour nous sauver, mon fils et moi; je vous en remercie du plus
profond de mon cœur. Je regrette infiniment de vous avoir offensé
ce matin; faites-moi l’honneur, je vous prie, d’agréer mes excuses."
Pélasge serra la main que Saint-Ybars
lui tendait, et répondit:
"Tout est oublié, Monsieur."
CHAPITRE XXI.
Condamnation de Mamrie
Le surlendemain, dès six heures du matin, l’économe,
Mlle Pulchérie et Sémiramis délibéraient
avec Saint-Ybars sur ce qu’il y avait à faire au sujet de Mamrie.
Saint-Ybars penchait vers la clémence. L’économe était
d’une opinion contraire. Depuis quelque temps, assurait-il, on remarquait
un certain esprit d’insubordination parmi les esclaves; il avait ramassé
lui-même, dans le voisinage du camp, une de ces brochures que
les émissaires de l’abolitionnisme faisaient circuler secrètement
sur les habitations; les nègres savaient toujours trouver quelqu’un
pour leur lire ces écrits incendiaires; il fallait faire un exemple;
Mamrie étant une esclave de prix, il ne fallait pas la livrer
à la justice de la cour criminelle; il valait mieux lui infliger
un châtiment sévère, en présence des nègres.
Mlle Pulchérie partagea l’avis de l’économe.
Quand fut le tour de Sémiramis de parler:
"Ni clémence ni demi-mesure, dit-elle;
on est maître ou on ne l’est pas: quand on est maître, il
faut être respecté à tout prix. Il n’y a pas deux
manières de régner; il faut que ceux qui sont nés
pour obéir, tremblent devant celui qui commande. Mamrie a levé
la main sur son maître; elle mérite la mort: qu’on l’envoie
à la potence."
L’avis de l’économe prévalut.
Le duc de Lauzun était un petit Monsieur
qui écoutait aux portes. Il se fit gloire d’annoncer le premier
aux gens de la maison qu’à midi Mamrie serait fouettée
d’importance, dans la cour des magnolias, en présence de tous
les esclaves.
Fouetter Mamrie!…à cette nouvelle tous
les cœurs se serrèrent. Chant-d’Oisel éclata en sanglots;
Démon pâlit et resta muet. Mme Saint-Ybars, ses fils, ses
filles, ses gendres et ses brus allèrent supplier Saint-Ybars
de faire grâce à la nourrice de ses deux derniers enfants,
ou du moins de se borner à la punir d’un emprisonnement plus
ou moins prolongé. Malheureusement, l’idée systématique
qu’il fallait, de toute nécessité, frapper l’esprit des
esclaves par un châtiment qui parlât à leurs yeux,
avait pénétré dans le cerveau de Saint-Ybars pour
n’en plus sortir. Il fut inexorable. Alors, un lugubre silence se fit
dans toute la maison; on n’entendait que les pas des domestiques qui
allaient et venaient pour les besoins du service. La cloche du déjeuner
sonna vainement. Mme Saint-Ybars seule, obéissant à son
devoir de maîtresse de maison, descendit; elle, son mari et Mlle
Pulchérie s’assirent à cette grande table naguère
si animée et si gaie, maintenant dégarnie et muette. Saint-Ybars
fut amèrement mortifié; chaque place inoccupée
était une voix qui le désapprouvait.
M. Héhé entra en sautillant.
"Qu’entends-je? dit-il; M. de Lauzun m’a-t-il
dit vrai? on fouette Mamrie.
"C’est positif, répondit Mlle Pulchérie.
"C’est bien fait, Mademoiselle; elle payera
une fois pour toutes; elle devenait d’une insolence insupportable."
À midi la cour des magnolias ressemblait
à une place d’exécution. Les esclaves, hommes, femmes
et enfants étaient rangés comme des soldats. L’économe,
son fusil sur l’épaule, passait et repassait devant eux.
Une échelle inclinée sur le tronc
d’un magnolia, était solidement fixée par une corde. Sur
cette échelle Mamrie allait être attachée à
plat ventre, nue des talons à la ceinture. L’ordre donné
était de lui appliquer vingt-cinq coups de fouet. L’homme choisi
pour cette besogne, était un nègre connu pour sa vigueur
et son adresse; il se nommait Jim. Debout, au pied de l’échelle,
son fouet attaché en bandoulière, d’une main il tenait
un paquet de cordes, de l’autre il se grattait négligemment la
tête.
Saint-Ybars, Mlle Pulchérie, Sémiramis,
M. de Lauzun et M. Héhé étaient dans la salle à
manger.
Les fils et les gendres de Saint-Ybars s’étaient
tous éloignés de la maison. Les dames avaient fait fermer
les portes et les fenêtres, et elles s’étaient réunies
dans la pièce la plus retirée. Chant-d’Oisel, désolée
et indignée, à genoux sur le plancher, cachait sa tête
en criant, dans le giron de sa mère qui, elle, pleurait sans
bruit.
Où était Démon?…personne
ne l’avait vu depuis une heure.
Pélasge était dans sa chambre.
Debout devant sa table de travail, il avait les yeux fixés sur
le voile de Nogolka; mais ce n’était pas à elle qu’il
pensait; il regardait machinalement ce voile et pensait à Mamrie:
il se demandait encore, au dernier moment, s’il n’y aurait pas un moyen
de la sauver.
On n’attendait plus, dans la cour, que la victime;
c’était Sémiramis qui devait l’amener.
Une porte s’ouvrit au rez-de-chaussée.
On crut que c’était Saint-Ybars qui venait donner le signal de
l’exécution. Au lieu de lui on vit Démon. Il s’approcha
de l’exécuteur, et dit à demi-voix:
"Jim, rappelle-toi bien ce que je te dis: je
serai sur la galerie d’en haut; si tu as le malheur de donner un seul
coup de fouet à Mamrie, tu es mort."
À peine Démon était-il
rentré, laissant l’exécuteur consterné, que la
porte cintrée de la salle à manger s’ouvrait, pour laisser
passer Saint-Ybars, Mlle Pulchérie, M. Héhé et
le duc de Lauzun. Un peu après Sémiramis parut, tenant
Mamrie par le bras. Mamrie ne savait rien du châtiment qui lui
était réservé. Elle avait cru jusque-là
qu’elle serait livrée à la justice régulière,
et qu’elle expierait son crime sur l’échafaud. À la vue
de l’échelle et du fouet, elle comprit tout. Elle poussa un cri
déchirant, et joignant les mains elle dit à Saint-Ybars
d’une voix douce et sur le ton du reproche:
"Ah! maite, vou pa juste; mo mérité
la mor, é vapé désonoré moin. Non, maite,
pa fé ça; pa fé taillé moin comme ça
divan tou moune, comme ain voleuse. Vou riche, maite; ain nesclave de
moin ça pa fé arien pou vou; fleuve pa loin: comandé
moin, ma parti couri néyé moin laddan tou suite."
Saint-Ybars demeura sombre, inflexible.
"Anon, assé jacacé comme ça,"
dit Sémiramis en poussant Mamrie vers l’échelle.
Jim leva les yeux du côté de la
galerie. Entre une colonne et un rideau, dans l’ombre d’une fente, il
vit luire un fusil à deux coups. Il ne bougea plus.
"Ebin! to paralizé don, lui cria Sémiramis;
ça ta pé attanne pou comancé to louvrage?"
Jim roula de gros yeux blancs, et regarda sournoisement
dans la direction de la galerie. Il vit les deux canons s’abaisser;
ils lui parurent gros comme des cheminées de bateau à
vapeur. Il s’avança tout tremblant vers Saint-Ybars, et lui dit:
"Maite, mo pa capab fé kichoge comme
ça; mo ain nomme tro comifo pou taillé Mamrie."
Saint-Ybars furieux fit d’effroyables menaces;
mais elles produisirent moins d’effet que le fusil de Démon.
L’économe accourut, appuya son fusil
à un arbre, et prit le fouet de Jim, en disant:
"Attends; je vais t’apprendre à obéir,
moi."
Mais Jim n’attendit pas; il s’échappa
en courant à toutes jambes. Alors, l’économe, le remplaçant,
saisit Mamrie pour l’attacher. En même temps on entendit un bruit
strident; c’était un des rideaux de la galerie qui s’écartait,
en glissant sur la tringle. Tous les regards se portèrent de
ce côté: Démon était l’attitude du chasseur
qui va épauler son fusil.
Les clameurs furibondes de Saint-Ybars avaient
retenti jusque dans la chambre ou les dames s’étaient réfugiées.
Mme Saint-Ybars comprit immédiatement
qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire: elle courut sur la
galerie. Deux de ses filles la suivirent. Elles arrivèrent juste
à temps pour entendre Démon criant à l’économe:
"Arrêtez, misérable! sinon, je
vous tue, comme j’aurais tué Jim."
Mme Saint-Ybars et ses filles se précipitèrent
sur Démon, pour lui arracher son arme. Il se défendit
avec acharnement. Les gâchettes se prirent dans la robe de Mme
Saint-Ybars, les deux coups partirent; heureusement les balles passèrent
entre les deux sœurs de Démon, et s’enfoncèrent dans le
mur. Les trois femmes s’emparèrent alors de lui, et l’emmenèrent
malgré ses cris.
Au bruit de la détonation, Pélasge
était accouru sur la galerie; il y rencontra Nogolka.
L’économe avait rattrapé Jim,
et l’avait ramené. Maintenant, libre de toute inquiétude,
l’exécuteur préparait tranquillement sa corde pour attacher
Mamrie.
Pélasge s’approcha de Nogolka, et dit
en montrant Saint-Ybars:
"Et vous, Mademoiselle, ne ferez-vous pas un
dernier effort pour épargner à Mamrie la douleur et la
honte de ce supplice, et à cet homme fou d’entêtement des
remords qui empoisonneraient son avenir? Tout le monde ici vous bénira,
moi plus que les autres. Sauvez Mamrie, vous qui pouvez tout sur ce
forcené.
"Moi, qui puis tout? demanda Nogolka surprise
et inquiète.
"Vous qui pouvez tout!" répéta
Pélasge.
Et baissant la voix:
"J’étais sous le sachem, continua-t-il;
j’allais à votre secours, la chouette me devança."
Nogolka rougit, puis pâlit; elle vacilla;
Pélasge lui prit le bras et la main pour la soutenir.
"Allons, du courage! dit-il! allez vous jeter
aux pieds de cet homme en démence; sauvez Mamrie; faites-le pour
la famille, faites-le pour moi."
Ce pour moi fit tressaillir l’institutrice;
son cœur battit avec force, ses joues reprirent leurs couleurs, ses
yeux brillèrent d’une flamme extraordinaire. Elle serra la main
de Pélasge, et d’un pas résolu descendit dans la cour.
Saint-Ybars, en la voyant venir, se troubla. L’émotion contenue
de Nogolka la rendait plus belle que jamais. Elle s’approcha, et, sans
rien perdre de sa dignité, s’agenouilla devant lui.
"Faites grâce à Mamrie, Monsieur,
dit-elle; vous grandirez dans l’estime et l’affection de tout le monde.
On dira:—C’est un noble cœur; il a eu pitié d’une malheureuse
esclave égarée par son amour pour l’enfant qu’elle a nourri
de son lait. Monsieur, je vous en prie, accordez-moi le pardon de Mamrie."
Le sentiment de la justice se réveilla
chez Saint-Ybars. Il avait bien besoin de pardon, lui aussi. Il crut
lire dans les yeux de Nogolka qu’elle lui pardonnait, s’il pardonnait
à Mamrie.
Le silence de la cour était effrayant.
Mamrie était debout sur l’avant-dernier degré de l’échelle;
d’une main elle cachait sa figure, de l’autre elle s’appuyait à
l’un des montants. Jim déroulait sa corde.
Mamrie se retourna en entendant la voix de
Nogolka; elle descendit de l’échelle, et courut vers Saint-Ybars
au moment où il relevait respectueusement Nogolka.
Jim s’avança pour reprendre Mamrie.
Au regard que lui lança Saint-Ybars, il s’arrêta.
"Que fais-tu là?" demanda Saint-Ybars.
Le malheureux nègre balbutia quelques
excuses. Saint-Ybars lui coupa la parole, en lui disant d’une voix tonnante:
"Va-t-en!"
Jim s’en alla bien vite. Saint-Ybars dit à
Nogolka:
"Mademoiselle, emmenez Mamrie, je vous accorde
sa grâce.
"Merci, Monsieur, merci mille fois," répondit
Nogolka.
Mamrie, à son tour, voulut remercier
Saint-Ybars; mais à peine avait-elle prononcé quelques
paroles, qu’elle se mit à sangloter. Nogolka l’emmena.
Saint-Ybars, d’une voix retentissante, appela
M. de Lauzun. Le petit duc accourut, fléchissant sur ses jarrets
comme un épagneul qui a peur.
"Mon fusil et ma gibecière," commanda
Saint-Ybars.
M. le duc partit et revint avec une rapidité
surprenante.
Saint-Ybars, son fusil sur l’épaule,
traversa la cour, se dirigeant vers le bois. Les nègres s’écartèrent
respectueusement sur son passage.
Pélasge rentra dans les appartements,
en criant: "sauvée!"
Démon et Chant-d’Oisel coururent se
jeter dans les bras de Mamrie. Ils la conduisirent dans la chambre de
leur mère; là elle fut comblée de caresses et consolée.
Pélasge descendit dans la cour, au moment
où l’économe renvoyait les nègres à l’ouvrage.
Il rencontra Sémiramis; elle secouait son éternelle baleine,
et paraissait mécontente.
"Monsieur, dit-elle, les blancs ne savent plus
régner; il faiblissent; dans dix ans il n’y aura plus d’esclaves.
"Tant mieux," répondit Pélasge.
Sémiramis le regarda d’un air de pitié,
et s’éloigna sans ajouter un mot.
Allez
aux chapitres 22-27
Retour
à la page d'accueil de L'Habitation St-Ybars
Retour
à la bibliothèque Tintamarre
|